Le texte qui accompagne le vieux Maselo à nous est grave. Lisez et méditez. À vendredi.
Paaredooo… Un lecteur de Nuelasin avait demandé la traduction de « retraite » en drehu. Voici la proposition. Lapa hao. Oleti henenöj TUPAISI Hunemuedi. Wws
Dans la petite voiture de Maselo
Maselo : Bonjour ! Vous êtes le grand éleveur de crevettes dont tout le monde parle, n’est-ce pas ?
Rodrigue : En effet, c’est moi. Je m’appelle Rodrigue. Et vous, c’est M. Maselo, le taximan de Voh, n’est-ce pas ?
Maselo : Tout à fait ! Alors, comment se porte votre secteur d’activité ? J’ai entendu dire que l’aquaculture marchait plutôt fort bien.
Rodrigue : Eh bien, M. Maselo, je dois dire que ça va plutôt bien. Les crevettes se plaisent dans nos bassins. Elles sont élevées de manière écologique, en circuit fermé, sans rejet dans les cours d’eau. Et puis, elles sont adaptées au réchauffement climatique.
Maselo : C’est fascinant ! Comment avez-vous eu cette idée ?
Rodrigue : J’ai beaucoup voyagé, notamment en Éthiopie et en Asie, pour étudier les pratiques d’élevage extensif. Depuis 2017, je développe ce projet inédit à Fiji et au Vanuatu. Les crevettes sont élevées dans trois bassins en terre, avec une eau qui circule naturellement par gravité. Et vous, M. Maselo, comment se passe le taxi ces jours-ci ?
Maselo : Eh bien, avec la crise économique, les affaires sont plus calmes. Mais je continue à conduire, à écouter les histoires des passagers. On dirait que nous avons tous nos défis à relever, n’est-ce pas ?
Rodrigue : Exactement. La communauté est importante. Et puis, quand je vois ces crevettes grandir, je me dis que tout est possible.
Maselo : Vous avez raison, M. Rodrigue. Ensemble, nous pouvons surmonter les difficultés. Et peut-être qu’un jour, le monde se relèvera. C’est aussi ça, le grand défi des hommes !
Le défi des hommes
Dans les années 1970, nous connaissions à Lifou des personnes qui parcouraient l’île à pied, allant d’une tribu à l’autre. C’étaient des hommes et des femmes que l’on appelait simplement « les malades ». Certains étaient nés avec des troubles, mais d’autres étaient devenus malades à la suite d’un accident qui leur avait laissé de lourdes séquelles.
Je me souviens notamment d’un homme que tout le monde appelait Zerofoot. Il faisait le tour de Lifou en traversant tous les districts. Tout le monde le connaissait et, partout où il passait, des familles l’accueillaient pour une nuit ou deux.
Lorsque je vivais chez mes oncles maternels à Hnadro, il arrivait souvent que Zerofoot vienne à la maison. On lui donnait à manger et un endroit où dormir. Avant de s’installer, il allait parfois ramasser du bois avec nous les enfants pour alimenter le feu de la cuisine. Ensuite, mes oncles lui demandaient d’aller se laver, puis ils lui donnaient des vêtements propres pour qu’il puisse se changer. Il restait un ou deux jours avant de reprendre sa route. La semaine suivante, on apprenait qu’il se trouvait déjà dans une autre tribu, parfois dans un autre district.
Il y avait aussi une femme qui s’appelait Banet. Je me souviens également qu’elle s’appelait Kötrëpue (me trompé-je ?), originaire de la tribu voisine de Hunöj. Sa sœur s’était mariée dans notre tribu. Il arrivait chez elle avec un simple baluchon contenant quelques effets personnels et y passait un ou deux jours. Elle aussi venait parfois chez mes oncles maternels pour passer la nuit, car nous étions tous de la même famille. À Lifou, on dit souvent que tout le monde est parent. Cette idée de famille dépasse d’ailleurs notre île et se retrouve dans toute la Nouvelle-Calédonie.
Avant Zerofoot et Banet, il y avait déjà d’autres personnes qui vivaient de cette manière, marchant sans cesse d’une tribu à l’autre. On les considérait comme des malades, en attribuant le titre de propriétaire du sol (neköi dro en drehu,) mais les familles les accueillaient avec bienveillance et leur offraient un repas, un endroit pour dormir et avec beaucoup d’attention.
De nos jours, la situation a profondément changé. Les personnes que l’on rencontre sur les routes ne sont plus des hommes ou des femmes âgés comme autrefois. Ce sont de plus en plus des jeunes, parfois âgés d’une quarantaine d’années, mais souvent beaucoup plus jeunes encore. Certains sont en âge d’aller à l’université, au lycée ou même au collège. Leur parcours a basculé.
Beaucoup ont commencé très tôt à consommer du cannabis, de l’alcool, du tabac ou d’autres produits illicites. À cela s’ajoute souvent le décrochage scolaire. Les conséquences sont visibles : entre les tribus, on les croise à pied, de jour comme de nuit, errant sans véritable destination.
Il leur arrive aussi de rester immobiles à l’entrée des maisons, comme des piquets plantés dans le sol. Leur apparence témoigne souvent de leur détresse : ils ne sont pas rasés, leurs vêtements sont négligés et leurs cheveux poussent en désordre. Hirsutes. Garçons comme filles, certains marchent sans cesse et, parfois, poussent des cris qui effraient les habitants, en particulier les personnes âgées.
Je pense notamment à un jeune homme de ma famille, originaire d’une tribu du bord de mer. Il parcourt de nombreux kilomètres à pied pour venir jusqu’à notre maison commune. Une fois arrivé, il fouille à l’entrée pour récupérer des mégots de cigarettes. Lorsqu’il en trouve, il les fume, puis reprend aussitôt la route. Je sais qu’il ne vient pas seulement chez nous : il poursuit son chemin dans d’autres tribus avant de rentrer chez lui.
Cette situation comporte de nombreux dangers. Ces jeunes risquent d’être renversés par les voitures lorsqu’ils marchent au bord des routes, souvent de nuit. Ils inquiètent également les habitants. Autrefois, il était courant de faire de l’autostop ou de rentrer à pied sans crainte. Aujourd’hui, beaucoup hésitent, car certains de ces jeunes, en grande souffrance, peuvent avoir des comportements agressifs.
Nous en avons fait l’expérience dans notre propre famille. Le fils de mon grand frère est devenu très agressif. Les gendarmes ont dû intervenir pour le conduire à Nouméa, où il se trouve encore au moment où j’écris ces lignes.
Ces situations sont devenues l’un des défis de notre société moderne. À Wé, il n’est pas rare de rencontrer ces jeunes venus de leurs tribus, errant dans les rues de la capitale. L’un d’eux, un homme d’une trentaine d’années, avait été surnommé « Turbo » parce qu’il marchait continuellement. Puis, un jour, il a disparu. Personne ne sait ce qu’il est devenu. Il fait aujourd’hui partie de ces personnes de Lifou dont on est sans nouvelles, sans que les circonstances de leur disparition soient connues. Ce phénomène interroge profondément notre société. Derrière chacun de ces jeunes se cache une histoire, souvent marquée par les addictions, la rupture scolaire, la souffrance psychologique ou l’isolement. C’est un défi collectif qui appelle non seulement des réponses médicales et sociales, mais aussi la solidarité des familles et de toute la communauté.




Laisser un commentaire