Bozusë,
La rentrée pour cette période n’était plus pour moi. J’ai tiré ma révérence deux semaines avant les vacances. Le collège et la tribu ont déjà organisé la cérémonie pour me dire au revoir.
Lundi de la rentrée était tout drôle. Je regardais les élèves marcher sur la route pour se rendre à l’école avec leurs cartables accrochés sur le dos. J’imaginais aussi les profs là-bas en train de les accueillir à l’escalier de l’entrée principale. Et moi, là sous mon manguier en train de prendre le petit déjeuner jusqu’à une heure pas possible. Hors temps. J’entendais le creek gargouiller, toutes sortes d’oiseaux s’égosiller, cette matinée-là, le soleil ne chauffait pas. Le ciel était sans nuage d’un ton bleu. La nature avait aussi sa manière d’accueillir le jeune retraité que je suis. Je ne savais plus quel sentiment j’éprouvais mais je vais dire que j’étais heureux.
Pour accompagner le vieux Maselo, je vous propose le récit d’au revoir du collège de Tiéta. C’était le dernier vendredi avant de partir en vacances.
Bonne lecture à vous de la vallée où il fait de plus en plus frais. Wws
Dans la voiture de Maselo
Maurice : Tu as entendu comme moi, Jackolo. Un homme s’est fait mordre par un requin la semaine dernière. Les institutions veulent agir, et franchement, je pense qu’elles ont raison.
Jackolo : Agir, oui. Mais prélever des squales, non. On ne règle pas un problème en supprimant ce qui nous dérange.
Maurice : Ce n’est pas “supprimer”, c’est sécuriser les baies. Les gens ont peur, les activités nautiques sont à l’arrêt.
Jackolo : La peur ne doit pas dicter la politique publique. Les baies sont leur habitat naturel. C’est nous qui avons modifié les conditions.
Maurice : Je veux bien, mais quand un accident arrive, on ne peut pas rester les bras croisés. Les institutions l’ont dit : c’est une mesure exceptionnelle.
Jackolo : Exceptionnelle aujourd’hui, banale demain. On ouvre une porte dangereuse.
Maurice : Tu dramatises. On parle de quelques individus, pas d’une espèce entière.
Jackolo : Mais on parle d’individus essentiels à l’équilibre du lagon. Ce n’est pas un détail.
Maurice : Et la sécurité des gens, ce n’est pas un détail non plus. Les familles veulent se baigner sans crainte.
Jackolo : La sécurité passe aussi par l’éducation, la surveillance, la compréhension des comportements. Pas seulement par des prélèvements.
Maurice : Tu sais bien que tout ça existe déjà. Mais ça n’a pas empêché l’accident.
Jackolo : Aucun dispositif ne peut garantir le risque zéro. C’est la nature.
Maurice : Alors on ne fait rien ? On attend le prochain accident ?
Jackolo : On fait autrement. On renforce les observations, on adapte les usages, on respecte les cycles. On ne répond pas par la force.
Maurice : Je ne vois pas ça comme de la force. Je vois ça comme une responsabilité.
Jackolo : Moi, je vois une réaction précipitée. Et je crains qu’on perde de vue l’essentiel : notre relation au lagon.
Maurice : Tu parles comme si on voulait détruire quelque chose. Ce n’est pas le cas.
Jackolo : Je parle comme quelqu’un qui veut éviter qu’on prenne l’habitude de régler les problèmes en éliminant ce qui gêne.
Maurice : Et moi, je parle comme quelqu’un qui veut éviter qu’un autre accident arrive. Les institutions ont tranché, elles pensent que c’est nécessaire.
Jackolo : Les institutions ne sont pas infaillibles. Le débat doit rester ouvert. Et nous devons garder la tête froide.
Maurice : Sur ça, au moins, on est d’accord. Le débat est nécessaire. Même si on ne tombera pas d’accord aujourd’hui.
Jackolo : Peut-être pas. Mais au moins, on continue à parler. C’est déjà ça.
« Monsieur Wawes, vous êtes déjà en retard ! » C’était la voix de Mme Nathalie sur mon portable.
J’accélérai pour arriver par le parking, derrière l’internat. Je me garai rapidement et sortis mon sac, dans lequel j’avais rangé ma coutume d’au revoir : une pour le personnel enseignant du primaire et du collège, et une autre pour les élèves.
Quand j’arrivai sous le préau, tout le monde était déjà là : les élèves, le personnel enseignant et les parents. Je m’assis à la place que m’indiqua Madame Nathalie.
La cérémonie commença.
Les élèves se levèrent pour chanter le chant qu’ils avaient préparé pour l’occasion. Des discours se succédèrent, du côté des enseignants comme des élèves. Certains avaient été soigneusement préparés. Mais ceux qui m’ont le plus touché furent les discours spontanés, ceux des élèves qui ont parlé sous le coup de l’émotion. Leurs mots n’étaient pas parfaits, mais ils étaient sincères. J’en étais profondément ému.
Un autre discours m’a particulièrement marqué : celui de Jarel. Le sien, en revanche, était préparé… et en langue drehu. J’ai été à la fois surpris et honoré qu’un élève choisisse de s’exprimer dans cette langue que je lui avais enseignée. J’étais très fier de lui.
J’appris plus tard qu’il avait travaillé la phonétique avec son père, et qu’il avait continué à pratiquer la langue en dehors des cours, notamment avec sa grand-mère. Depuis la classe de 4ème, le jeune Jarel s’était investi dans l’apprentissage du drehu. Aujourd’hui en 3ème, il montrait le fruit de ses efforts. Cela m’a profondément réjoui.
À la fin de la cérémonie, un grand gâteau fut apporté. Je le coupai, et nous le partageâmes tous ensemble. Il y avait aussi des boissons que les élèves et le personnel avaient préparées.
La cérémonie avait commencé à 13 heures et s’acheva vers 15 heures, l’heure habituelle de fin des cours en semaine. Lorsque tout le monde fut parti, Madame Nathalie me fit signe de passer dans la salle des profs. Là-bas, une collègue m’offrit une bouteille de (…), tandis qu’une autre me remit un gâteau qui n’avait pas été présenté sous le préau. Il avait été préparé spécialement pour moi par une jeune fille du village. Elle est en classe de 4ème cette année. Sur le dessus, on pouvait lire : « Merci Monsieur Wawes, bonne retraite. »








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