Les fossoyeurs sont les véritables champions de ces derniers jours. Je suis arrivé à Lifou il y a plus d’une semaine. Hier, un frère m’a fait une réflexion : les fossoyeurs travaillent sans relâche pour produire des veufs et des veuves. La semaine dernière deux hommes sont décédés à la tribu de Hapetra. Une femme est morte à Drueulu dans le district de Gaica. Ici à Hunöj, nous avons enterré un homme d’une cinquantaine d’années. Il était décédé à Nouméa et son corps a été rapatrié sur Lifou par le Bético avant-hier. Nous l’avons mis en terre hier matin et nous avons achevé la construction de sa tombe aujourd’hui. Je viens de rentrer chez moi, mais je vais bientôt retourner à la maison endeuillée pour partager une soupe de bénitier qu’un neveu de Mou (Drehu) est en train de nous préparer. Quel goût aura cette soupe ?
La question ne porte pas vraiment sur le bénitier. Elle porte sur la disparition des hommes et des femmes de notre île. Combien de temps encore allons-nous voir partir des personnes dont nous connaissons pourtant les causes de la mort ? Les veillées tardives ont leurs bonnes raisons, mais aussi les mauvaises. Les bonnes, nous les connaissons ; les mauvaises, nous les connaissons aussi : l’alcool, les discussions interminables qui s’étirent jusqu’à l’aube, les nuits perdues à jouer ou simplement à gaspiller son énergie et son temps.
Il faut revenir aux paroles du médecin de Drehu qui mettait en garde la population de l’île contre l’alcool, le cannabis et d’autres fléaux des temps modernes. Ces habitudes continuent de fragiliser nos familles et de remplir nos cimetières. Pendant que nous partageons cette soupe de bénitier, une question demeure: combien de veufs et de veuves faudra-t-il encore produire avant que nous nous décidions collectivement de changer certaines de nos habitudes ? Bon appétit tout de même si vous aussi mangez des bénitiers comme nous. Wws
Pour accompagner le vieux Maselo, je propose un texte inédit. Sous le manguier du vieux Waexa en souhaitant une bonne rentrée aux scolaires et à vendredi prochain. Bises.
Dans la petite voiture de Maselo
Marion — Mille Pattes, on dit que tes jambes courent plus vite que ton ombre.
Mille Pattes — On dit beaucoup de choses, Mme Marion. Les gens parlent, mais qu’est-ce qu’ils exagèrent.
Marion — Exagèrent ? Tu as fait disparaître les épis de maïs du pasteur comme par magie.
Mille Pattes — Magie ou survie, chacun choisit son mot.
Marion — La tribu choisit le mot “vol”.
Mille Pattes — La tribu aime les histoires. Moi, j’aime les récoltes.
Marion — Et moi, j’aime les hommes honnêtes. Tu vois le problème ?
Mille Pattes — Honnêtes… ou trop fiers pour se salir les mains.
Marion — Tu crois que voler, c’est se salir les mains ?
Mille Pattes — Non. C’est les laver dans l’ombre.
Marion — (sourit) Tu parles comme un serpent qui se prend pour un poète.
Mille Pattes — Et toi, comme une rose qui pique plus qu’elle ne parfume.
Marion — Les hommes de la tribu me regardent. Ils veulent une veuve docile.
Mille Pattes — Mais toi, tu n’es pas docile. Tu es le feu sous la cendre.
Marion — Alors pourquoi viens-tu rôder dans mes champs de paroles ?
Mille Pattes — Parce que tes mots nourrissent plus que le maïs du pasteur.
Marion — Tu cherches à me flatter pour que je me taise.
Mille Pattes — Non. Je cherche à te faire sourire, même quand tu me condamnes.
Marion — (regarde Maselo au volant) Lui, il écoute sans broncher. Mais demain, il racontera tout.
Mille Pattes — Tant mieux. Qu’il parle encore. Plus il parle, moins il agit.
Marion — Mais toi, tu agis trop.
Mille Pattes — Peut-être. Mais sans moi, la tribu s’ennuierait.
Sous le manguier du vieux Waexa
Un groupe de femmes passa en direction des toilettes du presbytère. Elles parlaient entre elles, vêtues de robes colorées adaptées à la fête. Au milieu du groupe marchait Mariella, arrivée de Nouméa la veille pour le mariage. Sa présence ne passait pas inaperçue.
Sous le manguier, les conversations ralentirent brusquement.
Ngazonilo : Regardez qui arrive.
Waima : Qui ça ? demanda Waima en tournant discrètement la tête.
Ngazonilo : Mariella.
Madue : Ah oui, répondit Madue en souriant.
Ngazonilo : Regarde cette salope, lâcha Ngazonilo à voix basse.
Hnawejë : Tu pourrais parler autrement.
Ngazonilo : Pourquoi ? Je dis ce que tout le monde pense.
Hnawejë : Non. Tu dis ce que toi tu penses.
Ngazonilo : Tu vas quand même pas me dire qu’elle ne sait pas l’effet qu’elle produit.
Hnawejë : Être belle n’est pas un crime, répondit Hnawejë.
Madue : Belle, elle l’est. Wanamatra !
Waima : Très belle même. Moi, je l’aime bien. Je vous jure.
Ngazonilo : Voilà ! s’exclama Ngazonilo. Vous voyez bien.
Hnawejë : Voir qu’une femme est belle et l’insulter, ce n’est pas la même chose.
Madue : C’est vrai que beaucoup ici ont essayé de sortir avec elle.
Waima : Beaucoup ont surtout été refusés.
Hnawejë : Peut-être que ça explique certaines rancœurs. Ehaéé ! Il zieute Ngazonilo.
Ngazonilo : Moi ? Jamais ! protesta Ngazonilo.
Waima : Et alors ? Y a pas de mal à aimer une femme. Même si c’est la femme de quelqu’un d’autre.
Ngazonilo : Elle m’a regardé comme si j’étais un chien mouillé. Cette fois, les rires furent plus difficiles à contenir.
Madue : Voilà ton problème. Tu interprètes mal le regard d’une femme.
Ngazonilo : Pas du tout.
Waima : Si, si, surenchérit Waima. Depuis ce jour-là, tu fais semblant de ne pas l’aimer.
Les femmes approchaient du presbytère. Les hommes baissèrent instinctivement la voix.
Madue (murmura) : Faites attention. Elles vont nous entendre.








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