Bozusë,
Mardi 19 mai, je quittais Nouville pour me rendre à Tiéta. Mes filles attendaient pour le déménagement de nos dernières affaires. Après leur avoir donné les consignes, Elisa et moi partîmes à Djou tôt le matin de jeudi. Djou, se trouve dans la commune de Poum. C’est après la tribu de Tiabet. Vous ne rentrez pas à gauche pour aller dans le terrain de foot et le temple. Carrossez tout droit en empruntant la piste en terre. Elle vous mène droit dans une cocoteraie. Un nid de verdure. Une seule famille vit là-bas. C’est là que nous avons coulé notre jeudi. Après avoir épuisé tout ce que nous avions à nous dire à table, je descendis sur la plage. La grande marée s’étendait jusque vers le grand récit des îlots du bout du monde. Tanlo, Neba, Yedjeban… mais mon regard un moment fut ramené à mes pieds. Il y avait sur le sentier qui descendait vers le sable, un bac, une sorte de grande bassine. Dedans, nageaient deux petites tortues : « Je les ai recueillies vers les palétuviers. Il y avait sûrement un nid par là-bas. Ces deux petits étaient crochés dans les racines. Je les ai ramassés pour les soigner. C’est la tortue de la race des grosses têtes. Très petites et faibles. Presque mortes. Regarde-les maintenant, elles battent fort leurs ailes, signe qu’elles ont la forme. Elles nagent bien dans leur élément. Mais tu sais, qu’est ce qu’elles mangent beaucoup. Tu vois, je leur ai donné des palourdes. Il n’y en a plus. » Et Sété continuait de briser des coquilles d’autres coquillages pour offrir à ses petits protégés. Ils sont là sous nos yeux, nageant en sortant la tête de l’eau. « J’attends qu’elles grandissent. Je les relâcherai. » Il ne me regardait pas. Ses yeux étaient restés dans le bac mais la pensée sûrement déjà dans le bleu où vont aller les deux petites voyageuses. L’océan.
Le texte proposé ce vendredi pour accompagner le vieux Maselo est un récit de vie, souvenir de la vallée de Tiéta. Partager. Bonne lecture et à vendredi prochain. Wws.
Dans la petite voiture de Maselo
Malia : Véronique, toi tu dis que tu ne comprends pas… mais tu n’as pas grandi ici.
Véronique : Je comprends la colère, Malia, mais pas ces nuits de feu. Quatorze morts, des commerces détruits…
Malia : Ces morts, ils viennent aussi d’un système qui n’écoute jamais. Les jeunes ont explosé parce qu’on les étouffe.
Véronique : Mais brûler des maisons, piller des magasins, ça n’aide personne.
Malia : Pour toi, c’est du désordre. Pour nous, c’est un cri. Un cri qu’on n’a jamais voulu entendre.
Véronique : Je vis ici depuis vingt ans, j’aime ce pays. Mais j’ai eu peur, vraiment peur.
Malia : Nous aussi on a peur, Véronique. Peur depuis des générations.
Véronique : Tu soutiens vraiment ceux qui ont tout cassé ?
Malia : Je soutiens la cause, pas chaque geste. Mais je comprends d’où ça vient.
Véronique : Moi, je vois des familles ruinées, des quartiers traumatisés.
Malia : Et moi, je vois un peuple qui demande justice depuis trop longtemps.
Véronique : On aurait pu parler, négocier, trouver une voie sans violence.
Malia : On a parlé, Véronique. Pendant des décennies. Rien n’a changé.
Véronique : Alors tu penses que c’était inévitable ?
Malia : Je pense que quand on ferme toutes les portes, les gens finissent par les défoncer.
Véronique : Et maintenant, on fait quoi ? On vit dans la méfiance ?
Malia : Non. On se regarde en face. On accepte que nos histoires ne sont pas les mêmes.
Véronique : Je veux comprendre, mais j’ai besoin qu’on condamne la violence aussi.
Malia : Je la condamne. Mais je refuse d’oublier ce qui l’a provoquée.
Véronique : Alors parlons encore. Même si ça dérange. C’est peut‑être comme ça qu’on avance.
Souvenir de Tiéta… partager
Quand j’habitais encore dans les studios derrière le collège, je ne fermais jamais la porte. Je ne sais pas si j’avais perdu la clé ou si j’avais simplement perdu l’habitude de fermer à clé avant de partir.
Un soir de fin de semaine, en revenant de Nouméa avec un neveu qui m’avait déposé, j’ai ouvert la porte en sortant de la voiture pour ranger mes affaires. À ce moment-là, je l’ai entendu me crier derrière moi : « Mais tonton, tu as oublié de fermer la porte ! »
Je lui ai répondu : « Mais non, ici je ne ferme jamais la porte. »
En entrant, j’ai regardé vers le congélateur. En l’ouvrant, j’y ai trouvé une cuisse de bétail. Derrière la porte restée ouverte, il y avait aussi un sac de taros, des ignames et d’autres feuilles de légumes.
Je lui ai dit : « Tu vois, prends la cuisse de bétail et les ignames dans le panier derrière la porte. Tu disais tout à l’heure que je ne fermais pas la porte… Imagine si je l’avais verrouillée : tu n’aurais même pas eu tout ça. »
La tribu m’apportait toujours à manger. La tribu nous apportait toujours à manger. Wws








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