Bozusë, un jour en partant de la maison j’empruntais le petit sentier qui descendait par le potager de Elisa. Aux racines des pandanus, je m’arrêtai. Beaucoup de chants d’oiseaux m’envahirent. À l’oreille, j’essayais d’en déceler quelques uns. Je me souvins d’abord de la parole de Déjy.
Il m’avait demandé de l’amener de la capitale à la maison. Chez lui, je suis allé me reposer sous l’arbre sous lequel il faisait sa cuisine, des grillades, plus sûrement au vu des ustensiles accrochés aux branches du pamplemoussier (pensé-je). Déjy me rejoignit. Dans notre causerie, il m’engagea dans une discussion peu commune où il était question de chant d’oiseau. Oui lui répondis-je un peu hasardeusement. Je savais qu’il était beaucoup plus pointu sur le sujet. « Tu entends celui-là, c’est le rossignol. Sur l’autre arbre, c’est la grive. Plus haut perché. Une lunette. Et ces chants nous mettaient plein les oreilles tous les jours de la vie mais on ne les entend pas.
Même en restant silencieux, notre attention est attirée par autre chose. C’est-à-dire ce à quoi l’oreille veut tendre. Et le bruit du voisinage nous envahit à grand flot. Surtout la musique avec la jeune génération qui n’a aucune alternative que de mettre la musique à fond qu’elle n’écoute pas. Au loin, le bruit d’une voiture qui a du mal à gravir la côte devient plus assourdissant. Les cris d’enfants de l’école qui n’est pas loin, nous envahissent toujours à grand renfort. Les insultes, les cris inutiles et fuse après l’engueulade d’un enseignant qui en a assez du vacarme dans la cour. Le bruit cesse un instant pour gronder à nouveau. Le bruit et nous, comme si nous ne pouvons pas nous en passer. De nos jours, faut vraiment mettre le prix pour retrouver la paix, je veux tout simplement parler de calme. Mon Dieu !
On y est pour la dernière ligne droite comme nous avons l’habitude de nommer l’autre partie du dernier trimestre. Et au collège de Tiéta on essaie de garder la vue sur cette fin d’année qui nous semble très loin à cause d’abord de la sécheresse mais aussi de la situation du pays qui commence à nous peser sur les épaules et surtout sur le mental. Lundi, quand les élèves sont arrivés, je suis allé sous le préau pour leur tenir compagnie. J’ai vu qu’il y avait beaucoup d’élèves. Je ne sais pas ce qui se passe dans la tête des nôtres. Mais, on dirait qu’ils ont envie de continuer et de pousser l’école plus loin que la fin d’année. Beaucoup d’élèves étaient présents même ceux qui étaient toujours habitués à s’absenter l’année durant, étaient là. Je les ai encouragés. Je les ai remerciés après pour leur présence en disant qu’il y a des élèves qui n’ont pas la chance qu’ils ont d’être à l’école. Je sais qu’il y a des écoles dans la capitale qui ont subi des dommages. Dans notre collège nous avons pu voguer en gardant le cap.
Mercredi, j’ai échangé avec un directeur d’école de Drehu. J’ai vu sur les réseaux qu’ils avaient débroussé leur établissement. Je lui ai demandé pour quelle raison l’herbe était haute parce que je soupçonnais qu’il ait beaucoup plu sur l’île. Dans la vallée de Tiéta, il n’avait plus plu depuis belle lurette. L’herbe meurt, les arbres dépérissent, la nature souffre. Avant les vacances j’ai failli évacuer l’internat à cause d’un feu qui s’était déclaré sur le flanc de la montagne de chez les Perchard. La fumée avait envahi la vallée comme si le sinistre venait de la tribu. Seul un élève avait été sorti. J’ai demandé aux éducateurs d’appeler les parents pour venir le chercher parce qu’il est sujet à l’asthme. Je craignais qu’il soit victime d’une crise. Le feu de brousse a gagné tout le versant gauche de la route en allant sur Voh. Maintenant pour se rendre dans la tribu de Tiéta nous sommes obligés de faire le grand détour en passant par l’ancienne route vers l’auberge de chez De Gaule. La mairie a fermé la route principale à cause des risques d’éboulement attendus avec les pluies prochaines.
La reprise des cours du 3ème trimestre dévie ma pensée vers un petit fils. Il vit dans la rue Papeete à Ducos et il va au collège à rivière salée. Tous les matins il ne prend pas le bus parce que trop cher. Du coup, il marche. Il me l’a dit les larmes au bord des yeux. Je le regardais parler. Sa voix tremblait. Ses parents ne peuvent pas assumer 1000francs (A/R) par trajet journalier. Je lui ai seulement dit de tenir le coup. C’est aussi ça la vie. Derrière un ciel grisonnant, le soleil continue de briller. Courage la famille !
Pour cette reprise, je propose un texte perso pour accompagner le vieux Maselo. Vivre et mourir à Oundjo. Bonne lecture à vous de la vallée sèche. Non, hier il a plu. Le vert revient épars sur la pelouse. Hourrah !
Wws
Dans la petite voiture de Maselo
Maselo : Bonjour, Frank ! Comment ça va aujourd’hui ?
Frank : Bonjour, M. Maselo. Ça va, mais c’est un peu difficile. Les cochons demandent beaucoup d’attention, et j’essaie de jongler avec ça et mes enfants.
Maselo : Je peux imaginer. Élever des cochons tout en s’occupant des enfants n’est pas une tâche facile, surtout après le départ de votre femme.
Frank : Oui, c’est un vrai défi. J’essaye de faire de mon mieux pour leurs donner une vie stable. Mais certaines journées sont plus compliquées que d’autres.
Maselo : C’est normal de ressentir cela. La vie à la tribu peut être exigeante. Avez-vous des amis qui vous aident dans cette situation ?
Frank : Quelques-uns, mais c’est parfois difficile de demander de l’aide. Je préfère ne pas trop déranger les autres avec mes problèmes.
Maselo : Je comprends, mais vous savez, il est important de se soutenir mutuellement. Personne ne devrait avoir à tout porter seul.
Frank : C’est vrai. J’ai tendance à vouloir tout faire par moi-même, mais je réalise que parfois, il faut aussi accepter de recevoir de l’aide.
Maselo : Exactement. Vous seriez surpris de voir combien de personnes sont prêtes à aider si on leur demande. La communauté se renforce quand nous partageons nos fardeaux.
Frank : Oui, je pense que je devrais essayer. Peut-être que je pourrais organiser un petit groupe de soutien avec d’autres parents dans la même situation.
Maselo : C’est une excellente idée ! Vous pourriez partager vos expériences, échanger des conseils et même vous entraider dans vos tâches quotidiennes.
Frank : Oui, ça pourrait vraiment faire une différence. Et cela permettrait aux enfants de se rencontrer aussi, de se faire des amis.
Maselo : Absolument. Les enfants bénéficient également de ces interactions. Ça les aide à se socialiser et à apprendre à s’entraider.
Frank : Vous avez raison. J’aimerais aussi qu’ils voient qu’ils ne sont pas seuls et qu’ils peuvent compter sur les autres.
Maselo : C’est essentiel. Et vous pourriez envisager d’impliquer les enfants dans l’élevage des cochons. Cela pourrait être une belle activité familiale.
Frank : Oui, ça pourrait les sensibiliser à la vie à la tribu et leur apprendre des responsabilités. Je n’y avais pas pensé !
Maselo : C’est une belle manière de créer des souvenirs ensemble. De plus, cela pourrait alléger votre charge de travail.
Frank : C’est vrai, je devrais leur montrer tout ce que cela implique. Et puis, ça pourrait renforcer notre lien en famille.
Maselo : Tout à fait. Et si jamais vous avez besoin de transport pour aller au marché avec vos cochons, n’hésitez pas à me le dire.
Frank : Merci, M. Maselo, c’est très généreux de votre part. Je vais garder cela en tête.
Maselo : Pas de souci. Nous devons tous nous soutenir. Unis, nous sommes plus forts face aux défis. Surtout avec la fermeture de l’usine et les événements du pays après le 13.
Frank : Vous avez raison. J’apprécie vraiment votre soutien. Ça me donne un peu plus d’espoir dans cette situation.
Maselo : L’espoir est essentiel, Frank. Chaque petit pas compte. Ensemble, nous pouvons créer une communauté forte et solidaire.
Frank : Merci encore, M. Maselo. Je vais réfléchir à la façon de rassembler les gens. Peut-être qu’un petit barbecue pourrait être une bonne occasion !
Vivre ensemble et mourir à Oundjo
Tchuké : Ah…oui. Forcément, quand on a des manières de voir la vie qui sont pas pareilles, on ne peut pas se comprendre. Purée !
Paulette : Encore moins s’entendre.
Gina : Un piège ! (Elle clignait des yeux comme si elle venait de faire une découverte.)
Boaougane : Houlala les Îles ! Vous faites éich les filles, comme dit ma petite Simone… et Babinema ?
Gina : Et bien Babinema a attendu que son ami revienne. Elle a fini par perdre espoir. Et puis, elle a couru les tribus. Tu parles, elle a besoin d’un mari pour aimer mais surtout pour s’occuper de son fils. Mais aucun homme ne s’est jamais attaché à elle. Aucune sincérité. Elle a fini par se retirer tout à fait du monde parce que les gens parlent beaucoup à son sujet. Elle en souffre. Tous les deux ans son fils et elle, déménagent. Au fait, ils sont originaires de Poya, tout là-bas d’une tribu dans la chaîne. Gohapin. Mais son nom vient de Gomen. Une ancienne tribu aujourd’hui disparue sous les flots de la Youanga.
Boaougane : Mais t’en connais ma sœur. (Silence) Je me demande ce que Rosemonde va encore trouver comme surnom. Marie-Josèphe !
Tchuké : Deux. Vingt-deux heures et Vol plané. Elle me l’a déjà dit.
Boaougane : Seigneur ! Dans le pays, qui ne connaît pas la sœur ? Toujours à l’affût. Avec sa bouche de feu pour briser des vies. Ces genres de filles me font pitié. Babinema, elle ne doit pas faire la trentaine. Tout de même !
Paulette : Elle a eu son garçon très jeune. Grands Dieux ! Elle n’avait même pas terminé sa formation de comptabilité à Bourail pour exercer après à la mairie. Elle était promise à ce poste. Toute sa promotion le savait. C’était une jeune fille qui marchait très fort pendant ses années collège à Tiéta. Elle a viré.
Gina: C’est ce qui arrive aux enfants qui n’écoutent pas. Un bel exemple à ne pas suivre, faut dire à nos fi… Hmadjan ! Le ramassage ! La poste, elle est fermée ! (Elle lâche tout sur le plancher et rentre à la maison en courant.)
Texte de Léopold Hnacipan. Quand la coutume bombarde (2022)








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