L’Essentialité de Luc Enoka Camoui et Georges Waixen Wayewol

Résumé

Sommes-nous ce cerf-volant qui aime surfer dans les courants libres des airs, à la recherche de sensation grisante dans l’espace infini. Mais que l’idée de liberté totale fait craindre la perte d’un confort sécuritaire imaginaire, au point d’oublier notre beauté et notre dignité. Habitué au régime de semi-liberté, le colonisé dans sa liberté apprivoisée a du mal à rompre le très colonial cordon ombilical, avec son maître, sur son droit que seul ce dernier peut aliéner unilatéralement. Qui rompra le lien à la place du colonisé, certainement pas le colonisateur ?
Nidoish Naisseline faisait part de son expérience coloniale en ces termes : « […] j’ai pris conscience de quelque chose d’essentiel : le colonisé n’est pas seulement quelqu’un qu’on exploite, c’est aussi quelqu’un que l’on prive de beauté. » La beauté est réservée à l’homme civilisé européen. Par une énième mascarade des pouvoirs, les possibilités de penser, de jouir du beau, de produire des théories et de devenir souverain restent presque inaccessibles. Et si par bonheur nous parvenions à y accéder, c’est dans un format pré-établi que notre Graal se trouve. La résistance demeure et les pratiques intellectuelles avec.
Dans un texte encore non publié pressenti pour la préface de l’essentialité, Hamid Mokaddem, auteur de Nouvelle-Calédonie, écrivait : « Dans ces contradictions, les intellectuels et créateurs, impliqués par le pli inégalitaire du monde, produisent des lieux-dits, des lieux-communs, proches, voisins, juxtaposés. À leur tour, les créateurs recomposent leurs pratiques intellectuelles avec les nouvelles formes d’impérialismes. Dans ces superpositions entre l’ici et l’ailleurs, les artistes font tous l’épreuve des assujettissements … ».
L’essai est restitué avec le style kanak. Il est provocateur parce qu’éthique. Il révèle le message en donnant du sens aussi à l’esthétique. C’est un ordre anti colonial, dans la manière d’amener librement la pensée intellectuelle. Ainsi se décline le concept de l’essentialité, qui pour se désaliéner, veut que le postulat subversif ne soit assujetti à aucune contrainte normative du moment, et ne doit répondre à aucun diktat du monde hermétique de l’écriture.

Extrait – Avant propos De Luc Enoka Camoui

Dans l’histoire universelle du monde, toutes les sociétés dites de « Premières Nations » ont subi d’énormes chocs culturels, de grandes mutations et de drames d’ordre psycho social ont été opérés au contact des civilisations colonisatrices. Les différentes formes de colonisation ont contraint les peuples dominés à évoluer, malgré elles, à vaincre leur complexe de colonisé, de sous homme en imaginant des stratégies de lutte pour vivre ou survivre avec leur singularité en toute dignité. Dans l’entremise des modes opératoires d’acculturation, d’assimilation ou d’intégration, le mimétisme de la culture dominante vient supplanter le singularisme des peuples premiers si bien que des artistes, penseurs et écrivains avec divers et variés modes et supports ambulatoires d’expression ont révélé aux yeux du monde des tableaux, pictogrammes, écrits, traces et empreintes indélébiles de leur patrimoine immatériel conféré à l’historicité d’une civilisation lambda. L’histoire et l’expérience inédite de la Nouvelle-Calédonie semble corroborer cet état de fait. Depuis la prise possession de la Nouvelle Calédonie par la France le 24 septembre 1853, le peuple kanak ne cesse de revendiquer sa souveraineté en tant que « peuple premier » l’assignant à résidence comme « sujet » de la nation française par le code de l’indigénat en 1887 puis aboli en 1946 pour enfin devenir véritablement « citoyen » français à part entière au jour d’aujourd’hui jouissant des droits et devoirs universels. Sous l’angle anthropologique, la société calédonienne se stratifie en différentes communautés clivant en deux légitimités politiques distinctes quelque soit l’ethnie. Les uns prônent le maintien de la France se rangeant du camp des « loyalistes » et les autres préconisent l’indépendance scandée par les « indépendantistes ». En tout état de cause, dans le processus de décolonisation défini en préambule de « l’accord de Nouméa », le référendum d’autodétermination du 4 novembre 2018 se soldera par une victoire pour les uns et une défaite pour les autres. Alors quel destin nous réserve ce scrutin ? Le lendemain veillera et advienne que pourra ! Ainsi le peuple calédonien sera comptable en âme et conscience de son destin selon le choix exprimé majoritairement à l’issue de ce plébiscite jusqu’au sortir de l’Accord de Nouméa en 2022. Au fond, cet essai sur le néologisme ou concept d’« Essentialité » exprime avec résilience l’univers de notre rapport au monde étayé par des réflexions et analyses sur nos parcours de vie bien distincte. En effet, dans un premier temps, nous réinterrogeons notre manière d’être en relation, en interaction avec l’Autre tout en étant soi face à l’Autre ou avec l’Autre dans une temporalité dynamique, réelle et nouvelle – contemporanéité. Dans un second temps, à-travers cet opuscule, nous tenterons de circonscrire un état d’esprit- une posture- qui incarne une éthique, une esthétique aidant à dresser des passerelles entre les deux légitimités précitées vers un destin commun national apaisé, possible et viable par le « Tout monde ». D’emblée, la teneur du livre n’enlève rien à la verve de nos « Anciens » pourvu que nous conjuguions ensemble leur verbe au présent du futur partagé pour être en phase avec notre « Humanité ». Le caractère onto poétique de l’ouvrage révèle notre figure de style caractérisé par l’écriture de l’oralité propre à notre rapport à l’écriture contemporaine. S’il est vrai qu’un occidental peut lire et être bercé par les discours généalogiques kanak ou des sociétés autochtones et même susciter par soi-même quelque imagerie exotique, il ne saura pas comment s’identifier par et à ces discours. C’est peut-être l’ontologie ou de la poésie mais cela ne nourrit pas. Et pour l’homme de tribu c’est le contraire qui est vrai. Ceux qui connaissent les secrets anciens savent que les forces de vie peuvent être évoquées et apportent bonne santé et paix à l’âme. Si vous vous intéressez à l’essence des choses, cet essai onto-poétique dudit « Essentialité » vous permettra de saisir le visible de l’invisible et par-delà même de nos différences « cannibaliser » l’éthique et l’esthétique de cet ouvrage. Subversion, subjectivité, objectivité, trois consonances à la fois polysémiques et antinomiques qui président peut-être nos propos mais l’Art restera la chose la plus difficile à atteindre en captivant le réel. Cela va de soi.

Les auteurs

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