Bozusë,
La pluie s’est invitée dans tout le pays et a fait le quotidien du nord, du sud jusqu’aux îles. À Tiéta, la rivière est sortie de son lit lundi et toute la journée de mardi. Les cours furent alors une fois de plus suspendus. Deux jours. Non, ce vendredi aussi. Une branche est restée en plein milieu du pont. Les bus ne pouvant pas passer. Mais ça, on n’y peut rien. La période des pluies va de janvier jusqu’à mai. N’en parlons pas. Piano…piano.
A cette heure d’envoi de Nuelasin, je repense à ma journée d’hier où je suis allé rendre visite aux détenus de la prison de Koné. J’ai partagé une heure de ma vie avec eux pour une rencontre littéraire et raconter mon parcours scolaire de Hunöj jusqu’à Tiéta. Beaucoup d’émotion, peut-être que je reviendrai un jour les revoir mais ça, comme dit la chanson : « C’est encore une autre histoire. »
Le texte qui accompagne le vieux Maselo est le récit de mon cousin germain Hnaci. Il est fille et moi garçon. Il est originaire de Paici et a grandi chez moi, ses oncles maternels. À l’époque, quand les filles de Hnamelangatr (école fondée en 1931) sortaient chez des particuliers de la tribu de Hunöj, elles allaient aussi chez le vieux Jön Walewen pour battre du maïs ou désherber les grands champs. À la pause, Hnaci esquissait quelques pas de danse, incité par son oncle pour accueillir ces filles considérées comme leurs hôtes. Roulement de tambour… Bonne lecture. Wws
Dans la petite voiture de Maselo
Léon : Ça me fait bizarre d’être là, dans le taxi de Maselo. On dirait que tout ce qu’on a laissé derrière nous revient s’asseoir entre nous.
Laura : Oui… surtout nos années de seconde. J’y pensais justement. À cette table des études du soir… toujours la même.
Léon : (avec un sourire un peu honteux) Je me souviens. Je faisais semblant de travailler, mais en vrai… je t’observais du coin de l’œil.
Laura : Tu ne disais rien. Jamais. Je croyais que tu ne me remarquais même pas.
Léon : C’est ça qui me ronge encore. J’aurais dû parler. Juste une phrase. Un mot. Quelque chose.
Laura : Et moi, j’ai cru que tu t’en fichais. Alors quand tu es sorti avec cette fille… j’ai compris que je m’étais trompée.
Léon : Je n’étais pas amoureux d’elle. J’essayais juste d’oublier ce que je n’arrivais pas à te dire.
Laura : Tu sais… ça m’a blessée. Pas parce que tu étais avec elle. Mais parce que je pensais que je n’avais jamais compté.
Léon : Tu comptais. Plus que tu ne l’imagines. Je regrette tellement de ne pas te l’avoir dit.
Laura : Et moi, je suis partie avec un autre garçon. Pour me protéger, je crois. Pour ne plus espérer.
Léon : On était deux idiots. Assis à la même table, à s’aimer en silence.
Laura : (elle rit doucement, un rire un peu triste) Oui. Deux idiots trop fiers, trop timides, trop jeunes.
Léon : Tu crois qu’on aurait pu être heureux, si j’avais parlé ?
Laura : Peut-être. Peut-être pas. Mais ce n’est plus ça qui compte. Ce qui compte, c’est qu’on peut enfin se dire la vérité sans se faire mal.
Léon : Ça me soulage. Même si ça pique un peu.
Laura : C’est normal. Les souvenirs qu’on n’a jamais vécus font toujours un peu mal.
Léon : Merci d’être là, Laura. Merci de m’écouter.
Laura : Et toi, merci d’avoir enfin trouvé les mots. Même si c’est des années plus tard.
Hnaci
« Qui sont ces filles qui viennent fouler la terre sacrée de nos aïeux ? Attends, ce n’est pas ainsi qu’il faut les accueillir. Elles doivent être reçues avec manière chez nous par des danses et des chants. Et toi, tu connais bien danser, n’est-ce pas ? La danse de la roussette, par exemple. »
Hnaci hésitait et feignait de ne pas savoir danser devant les filles. La honte lui liait les mollets et lui nouait les viscères mais il savait aussi que devant son vieil oncle, il n’avait pas le droit de décevoir. Alors, quand le vieil homme commença à battre des mains en criant : « Hourourou ! Hourourou ! » Hnaci se leva et suivit la mesure en frappant énergiquement le sol de ses pieds. Les filles se levèrent aussitôt et se mirent à danser avec lui, l’encourageant à soutenir la cadence. Ils soulevèrent la poussière dans d’innombrables cris de joie. L’euphorie. La fièvre était à son paroxysme.
On connaissait bien la danse du lale, une danse de séduction. Mais elle n’était pas faite pour leur âge : c’était une danse réservée aux garçons et filles devenus majeurs, à ceux qui se cherchaient, qui se défiaient, avant de fonder un foyer et de se marier. Elles étaient jeunes parce que scolaires mais étaient déjà de grandes filles.
Le soir, à Hnamelangatr, il y avait le retour sur images où chacune aimait raconter sa journée. Une journée animée et joyeuse qui rendait la vie de l’internat belle et agréable. N’est-elle pas belle la vie ?








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