Bozusë, je n’ai pas encore mes yeux en face des trous et ma tête est encore à Drehu chez Jeannette. Jeannette est une sœur et nièce de Hunöj. Elle est mariée à Luecila à Wé une des trois tribus de la capitale de Lifou. C’est chez elle que je suis allé pour assurer le SILO (Salon International du Livre Océanien) Je, n’est pas correct. Nous, oui, serait plus juste. Deux hommes et quatre femmes. Des écrivains, des éditeurs, éditrices, illustratrices, enfin des gens du livre. Jeannette a assuré le manger et le coucher. Et, ce fut plutôt extraordinaire. Dommage qu’il y ait eu la pénurie de carburant qui a quelque peu perturbé le programme concocté par la fougueuse jeune écrivaine Isa Qala et l’équipe de la médiathèque Löhna.
Chaque matin, je faisais ma petite marche en direction de Qamalany. Pendant mes années de jeunesse à Havila des années avant 1980, on allait là-bas, dans la cocoteraie et on descendait ensuite dans les rochers acérés pour nous baigner à la mer. Inouï. Incommensurable pour le jeune du haut plateau de Drehu que j’étais. Je vous jure.
Je retournais ensuite vers la baie de Chateaubriand pour une marche en direction de la chapelle de Qanono. Oh, je ne forçais pas trop sur mes jambes. J’y allais en faisant revenir mes heureuses années d’insouciance.
Un samedi après-midi, Kaba de Jozip avait creusé un grand trou de plus d’un mètre de diamètre dans le sable et qui allait atteindre les deux mètres de profondeur parce qu’on ne le voyait plus. Il avait fini par sortir des os humains et quelques autres objets mystérieux. L’éducateur de service lui pria illico de refermer son trou béant.
Moi, ce matin, j’ai laissé mes claquettes sur l’herbe et j’ai marché jusqu’à croisé deux dames. A mon retour, j’ai recroisé les deux dames, l’une d’elle portait mes claquettes vertes dans les mains. Je n’osai même pas la regarder pour réclamer mon bien. Au contraire, mes yeux grillaient sur le sable que le soleil brûlait de mille feux. N’a dit à vous de ne pas traîner vos claquettes… (Je dédie ce passage à Mme Liliane T. qui seule connaît la vérité. Ehaéè !) . Bonne nuit à vous qui dormez déjà (je n’veux pas être dans vos rêves) et bonne lecture aux somnambules. Wws
Dans la petite voiture de Maselo
- Quelle heure est-il Mme Modeste ?
- Tout juste midi. Mr Maselo, vous avez une autre course après celle-là ?
- Oui, c’était pour récupérer Mme Gina à Vavouto. Elle finit son service. À la demie. Ce n’est pas grave, elle m’a dit d’arriver un peu plus tard parce qu’elle allait d’abord manger à la cantine. Elle arrive seulement au faré de l’entrée pour attendre. Elle est avec sa cousine dont le mari est décédé la semaine d’avant. Sa cousine s’appelle Mireille. Elle est encore très fragile, raison pour laquelle les deux sont toujours ensemble.
- Mais je la connais. Elle avait gagné le cumulé à la maison rose.
- C’est cela même. C’est drôle.
- Comme vous dites c’est drôle que son époux n’ait pas accepté que Mme Mireille gagne 25 millions.
- Mon Dieu! Plutôt drôle d’avoir une attaque à cause de ça !
Hna ië föe (choisir sa femme) : Après Qanope Hise, il y a l’endroit légendaire appelé hna ië föe. En français, « pour choisir une femme » On ramassait un caillou sur le sol pour le fixer dans une petite crevasse dans la paroi d’une petite grotte. La paroi de la petite grotte devait être dans le temps la jointure d’une stalagmite et d’une stalactite, vue son avancée ressemblant à une colonne. Les petites crevasses ressemblaient à des petites pustules, des boutons d’une jambe vus de loin. Parmi elles, la petite crevasse à serment. Le promeneur s’arrêtait et faisait le vœu de se marier à une fille de tel endroit. Il prononçait alors les paroles à haute voix devant la colonne et devant les autres personnes s’il y en avait, avant de déposer son caillou dans le petit creux et en pensant très fort pour appuyer son dire. Si le caillou se fixait sur cette paroi verticale, cela voulait dire que le vœu se réaliserait. S’il glissait et tombait, le vœu n’était pas exaucé et cela ne valait pas la peine d’espérer. Et, il paraît que cela marchait. Cela occasionnait toujours des révélations qui allaient nourrir les paroles de la route entre garçons et filles. En réalité, certains garçons avaient déjà des vues sur des filles de la tribu ou d’une autre tribu. Pareillement pour les filles mais le choix dans le temps ne dépassait jamais le contour récifal de l’île, tracé par la barrière de corail. Il y en avait qui ne prenaient pas cela au sérieux mais d’autres y allaient avec des allures de prière, un rituel. La colonne serait plutôt comprise comme un nécromancien. C’était comme si l’on interrogeait les esprits de la forêt et des morts. Mais un vieux de la tribu disait qu’il devait y avoir une certaine correspondance entre l’endroit et d’autres lieux. L’endroit hna ië föe devait être la finalité des autres épreuves de la vie de tous les jours. Il montrait en effet que le garçon ou la fille avait assez fait de prières[1] et qu’il jouissait de beaucoup de bénédiction. Si cela s’avérait vrai, le caillou restait collé de lui-même et comme faisant partie de la paroi.
Je veux me marier à une fille de Calédonie[2].
Aelan a fortement fermé les yeux et bien pensé avant de dire sa prière. Ensuite, il a posé le caillou sur la petite crevasse. Le caillou est tombé. Il a glissé sans faire de résistance. Trotreijë riait sous cape. Aelan espérait Sabine la secrétaire de la station. Hélas !
– Essaie pour une autre fille.
Aelan ferma les yeux. Il fit sa prière en murmurant. Trotreijë n’étant pas loin. Il posa ensuite son caillou sur la paroi. Le caillou resta collé comme faisant totalement partie du rocher. Trotreijë souriait.
– Tu as fait la commande pour une femme d’ici ? N’est-ce pas ?
– Comment tu sais ?
– Ben, cela ne marche pas pour les femmes qui ne sont pas du pays[3].
– C’est un truc à se marier entre frère et sœur ça !
– Possible. Mais il ne faut pas délayer le sang de nos aïeux ! C’est la règle.
– C’est vrai ça. (Silence…) On ne pense même pas à ça de nos jours. Xwiou ! Mais t’as vu les blanches et les filles des autres races ? Elles sont belles ! T’as vu ? Et même que certaines d’entre elles sont plus belles que les filles kanak.
– Allez, c’est bon. La marée en bas doit être basse. Regarde les nuages. On y va !
Ils partirent. Aelan très pensif, déçu que le caillou ne soit pas collé sur la paroi pour la blanche Sabine.
[1] Faire la prière signifie rendre service aux indigents.
[2] Voir la note 3
[3] Qui ne sont pas de l’île de Lifou.








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