L’enfant kanak et les jeux traditionnels

Evoquer le jeu, c’est d’une certaine manière parler d’enfance. L’enfant est une personne qui se construit, qui grandit et qui expérimente. C’est par le jeu qu’il s’éveille.

Deux questions se posent :

– Quelle est la place du jeu dans le processus de développement de l’enfant, de sa personnalité ?

– Le jeu varie-t-il selon l’environnement familial et culturel ?

Dans cet article seront apportés quelques éléments de réponse à ces deux questions en présentant le thème qui pourrait s’intituler « L’enfant kanak et les jeux traditionnels ».

A la tribu, l’enfant jouit souvent d’une étonnante liberté pour s’adonner au jeu.

À quoi joue l’enfant kanak ?

Dans le jeu de l’enfant, c’est l’imitation qui prédomine : on joue à la poupée, on joue à papa et maman, à la mère et à l’enfant, au mariage, au palabre coutumière, aux soins donnés aux malades, au docteur, à l’infirmière, aux travaux des champs et ménagers, à la pêche, à l’épicier, on s’adonne à la chasse, à la construction des cases et de villages miniatures, à la fabrication d’outils et d’instruments de musique.

On joue aussi à imiter les animaux : le cheval, le chien, le chat, le coq, la poule, les oiseaux (comme le corbeau, le martin pêcheur, la perruche, etc.).

On aime aussi jouer à faire semblant d’être : une voiture, un camion, un bateau, un avion, etc.

Comme dans toute société humaine, le jeu de l’enfant kanak évolue au fur et à mesure qu’il grandit.

D’une manière générale, il existe aussi dans le développement de l’enfant kanak les mêmes stades d’évolution du jeu que chez tout autre enfant quelque soit son environnement familial et culturel.

Les jeux par stade de développement de l’enfant kanak

L’enfant kanak est d’abord confronté dès la première année de sa vie aux jeux d’exploration et de découverte d’objets. C’est l’âge au cours duquel l’enfant répète par plaisir une opération qu’il a expérimentée : secouer, balancer un objet, …

Puis dès la deuxième année, il devient capable de transformer la fonction d’un objet en l’assimilant à un autre, par exemple en utilisant un petit bâton comme s’il s’agissait d’un crayon. Il utilise une assiette pour imiter le volant d’une voiture. Il utilise une noix de coco pour en faire une poupée.

Après la deuxième année, il joue à faire-semblant. Il parle à sa poupée en faisant semblant de lui donner à manger, de lui donner un bain dans une eau imaginaire, etc.

À cinq ans, il effectue de façon imaginaire les actions qu’il ne peut faire réellement, du fait de l’interdit.

À sept ans, apparaissent les jeux avec règles, où l’enfant va progressivement faire des découvertes sur son environnement naturel en puisant le matériel nécessaire pour confectionner ses jouets.

Spécificité du jeu chez l’enfant kanak

En fait, l’élément majeur qui va constituer la spécificité du jeu de l’enfant kanak c’est la manière de faire exprimer la symbolique et l’imaginaire au moyen d’objets naturels ou de récupération faisant fonction de « jouet ».

Le jeu de l’enfant kanak est spécifique par le côté « traditionnel » des jouets utilisés et qui présentent les caractéristiques suivantes :

– les jouets traditionnels sont très bon marché : les matériaux requis sont fréquemment le sable, les galets, les morceaux de bois ou d’autres matériaux analogues qu’on trouve partout gratuitement.

– les jouets traditionnels comportent une forte charge de motivation intrinsèque ; ce sont des jeux. Ils permettent de faire des activités ludiques spontanées et librement choisies.

– les jouets traditionnels offrent à l’enfant kanak les moyens privilégiés d’exploration de son environnement immédiat, tout en exerçant des actions stimulantes sur tous les aspects du développement humain : moteur, cognitif, affectif ainsi que le comportement moral et social.

Dans les tribus de Nouvelle-Calédonie, il existe une centaine de jeux familiers d’une grande diversité du point de vue de la nature, de la complexité et du potentiel d’apprentissage.

Le centre culturel Tjibaou a déjà publié dans la revue Mwà véé n°11 de décembre 1995 un dossier intitulé « jouets et jeux traditionnels » dans lequel est exposé la plupart des jeux pratiqués en milieu kanak.

Nous pouvons classer les jeux de l’enfant dans le milieu kanak en quatre catégories :

La première catégorie concerne les jeux en relation avec les moyens de transports modernes et la technologie : les garçons, sont fascinés par les bicyclettes, les voitures, les camions et les avions. Les voitures peuvent être figurées par un garçon qu’un autre garçon conduit par les épaules ou une voiture en miniature faite de terre, de bois, de fil de fer ou de boîtes de conserve, etc.

La seconde catégorie concerne les jeux d’adresse :

a) Jeux de dextérité manuelle : divers petits jeux sont utilisés par les parents ou les frères et soeurs plus âgés pour développer la dextérité des petits enfants. Parfois, rien d’autre que leurs propres mains est nécessaire à cet effet. Par exemple le jeu qui se nomme « kapa » en drehu et « iô veto » en Iaai consiste à lancer six morceaux de cailloux par la paume d’une main puis à les recueillir par le dos de la main. Du fait de sa dextérité manuelle, ce jeu prépare les filles aux travaux de vannerie. D’autres jeux largement répandus reposent sur la dextérité manuelle : faire tourner une toupie (coquillage en cône ou conus ebraeus), tenir un long bâton en équilibre sur la main ouvert, etc… Ces jeux d’adresses, lorsqu’ils sont joués selon des règles et accompagnés d’expression verbale présentent une grande importance pour le développement d’ensemble de la personnalité de l’enfant.

b) Jeux de souplesse et d’équilibre : un jeu original des enfants kanak combinant l’équilibre et la souplesse pourrait être appelé « ski de dune ». Pour y jouer, les enfants utilisent quelque chose comme une planche de surf, le rejeton d’un palmier sur lequel l’enfant adopte la position du skieur, ses pieds sur les tiges sont dirigés vers l’avant. Le ski de dune est particulièrement amusant après une averse, le sol mouillé permettant d’aller plus vite en glissant. Tout comme les autres enfants dans le monde entier, les enfants kanak font rouler un tonneau (fût en plastique ou en tôle), se laissent rouler le long des pentes, jouent aux billes et à la marelle, et aussi, ils savent créer une hélice d’avion avec des feuilles de cocotier.

La troisième catégorie de jeu concerne les jeux d’action :

a) Jeux de mouvements : il s’agit des jeux où il faut se cacher, chercher, s’échapper et poursuivre.

b) Jeux de balle : l’enfant kanak utilise beaucoup la balle dans ses jeux pour lancer, frapper de ses pieds ou de ses mains. La balle de forme cubique ou parallélépipédique est généralement tressée à partir de folioles de cocotier. Le jeu qui est couramment pratiqué est une variante du cricket. Dans la langue de Iaai, ça s’appelle « huc kap ». Le principe du jeu correspond à celui du baseball, sauf qu’à la place de la batte l’enfant utilise ses mains munies d’une protection (manous ou claquettes). Par contre, le criket se joue avec des battes taillées dans les branches sèches de cocotier, la partie adhérant à l’arbre formant la partie large de la batte.

c) Jeux de combat : les jeux de combat comme la lutte sont répandus et les jouets figurant des armes sont souvent utilisés. Avec ces jouets, les enfants imitent le combat et la guerre et ils peuvent également s’en servir pour jouer à la chasse ou pour la chasse elle-même. Ainsi, les enfants kanak vont exercer leurs talents de créativité dans la confection d’outils de chasse. La chasse aux cigales demeure l’une de leurs passions de jeu. L’enfant confectionne son piège à cigale à l’aide d’une nervure de feuille de cocotier qu’il l’enroule de toiles d’araignées. Le contact de l’animal avec la couche gluante des toiles suffira à le piéger.

La quatrième catégorie de jeu concerne les jeux d’intelligence :

a) Jeux d’apprentissage du corps : il existe des jeux d’apprentissage grâce auxquels les petits enfants apprennent de manière amusante les différentes parties de leur corps. On joue à énumérer les différentes parties du corps en touchant ou en pinçant les différentes parties désignées.

b) Jeux de maîtrise de soi : un jeu de maîtrise de soi très répandu est celui qui consiste à garder un visage impassible. Il existe d’autres jeux de taquinerie et qui sont également courants.

c) Jeux de logique et de stratégie : comme ce jeu tracé sur le sol où chacune des joueuses dispose de trois pions qu’elles doivent placer à tour de rôle à l’intersection des lignes. L’objectif étant d’aligner les trois pions sur une ligne.

d) Autres : il y a lieu d’ajouter aux catégories de jeux ci-dessus les comptines et les jeux chantés qui permettent à l’adulte de signifier à l’enfant son appartenance à une lignée humaine, à une culture en le sensibilisant à l’histoire de ses origines. Sur l’île de Lifou par exemple, le tra nu fe inagoj est un jeu mimé qui permet à l’adulte de transmettre à l’enfant sa propre histoire, ses propres repères identitaires.

Lien entre jeu et travail en milieu kanak

En général, les jeux d’enfants kanak ne se distinguent guère des activités pratiques dans la tribu.

Les petites filles jouent à faire des bougnas préparés de manière très réaliste avec des feuilles et des graines.

Les garçons, armés de sagaies, de frondes ou de pièges qu’ils ont fabriquées eux-mêmes, jouent à la chasse en attrapant des cigales, des crabes, des lézards, des oiseaux ; ils organisent parfois ainsi de véritables petites expéditions dans la forêt voisine. Ou bien ils s’en vont jouer à pêcher dans la rivière ou au bord de mer… Et s’ils attrapent un poisson ce sera bien quand même pour la marmite.

Où s’arrête le jeu et où commence le gagne-pain ?

En fait, il n’y a pas de frontière absolue entre le loisir et l’exercice d’un métier, entre le jeu et l’apprentissage, entre la distraction et le travail.

Par exemple, il arrive souvent que des jeux d’enfants imitent les grandes occasions des pêches coutumières : ainsi, les enfants font glisser sur une surface plane, sur l’herbe ou sur le sol des bambous qui figurent la barque. Les enfants simulent – assez librement d’ailleurs – les activités traditionnelles. Ce sont en quelque sorte des jeux sur les activités collectives de la tribu.

Il faut aussi noter le fait que les enfants font eux-même leurs jouets ; la fabrication du jouet fait déjà partie du jeu et le jouet disparaîtra en général avec le jeu.

On peut dire que dans la société kanak, le jeu est tout d’abord une école, très efficace, d’adresse physique et de dextérité.

L’enfant kanak vit dans une société où le jeu apporte, par ailleurs, un premier apprentissage professionnel : apprentissage des activités ménagères pour les filles, apprentissage de la chasse et de la pêche pour les garçons, mais aussi apprentissage du travail manuel au travers de la fabrication des jouets.

C’est ainsi que par le jeu l’enfant kanak fait l’apprentissage de la vie sociale.

Les jeux traditionnels, fort éducatifs, faciles à comprendre et à jouer par tous les enfants, sont malheureusement en déclin, surtout dans l’agglomération de Nouméa où les enfants semblent avoir cessé d’inventer, où les enfants semblent avoir cesser de jouer aux jeux libres, pour s’adonner aux activités ludiques produites par l’industrie.

Source : https://helloa-jean-paul.webnode.fr/

Un commentaire sur “L’enfant kanak et les jeux traditionnels

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  1. Un article très intéressant de Monsieur Jean-Paul Helloa , enseignant spécialisé et psychologue clinicien, qui démontre que la culture kanak applique intuitivement les grands principes pédagogiques. Le parallèle avec la pédagogie Montessori n’est plus à faire.

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