Peuple

Par Louis-José Barbançon

Le refus par certains de reconnaître aux Kanak la qualité de peuple premier se double aussi du refus de reconnaître qu’il a existé un peuple kanak. Selon eux, avant l’arrivée de la colonisation, le peuple kanak n’existait pas, puisque chacun vivait dans sa tribu, sa vallée, sa région, qu’il y avait des guerres continuelles et que les gens ne pouvaient pas se comprendre car ils pratiquaient des langues différentes.

Il est vrai qu’il est difficile pour des gens issus d’un pays qui a imposé la langue française à tous les habitants de la France au détriment de toutes les autres langues régionales, d’admettre que la diversité des langues kanak imposait non pas l’unité mais la relation.

Souvent dans les tribus, il y avait des individus hommes ou femmes qui parlaient plusieurs langues assurant ainsi les échanges obligés avec ceux des autres vallées. Walles Kotra l’exprime très bien : « Vu d’un esprit européen, la diversité des langues ne peut être qu’une preuve de division dont la conséquence la plus violente se traduirait par des guerres tribales ou des affrontements territoriaux, pourtant inhérents à toute société humaine.

Vu d’Océanie et en particulier de Mélanésie, le multilinguisme est au contraire un socle culturel et coutumier déterminant. Il oblige à considérer la complexité de l’univers de l’autre, univers qui ne se réduit pas à la langue ou à la géographie. Il faut rechercher les chemins d’accès, visible ou invisibles, connaitre les hommes ou les clans qui peuvent servir de pont, savoir comment et à qui s’adresser pour consolider les relations. C’est un paradoxe. Le multilinguisme, en installant des îlots linguistiques, a fait émerger par nécessité cette culture très puissante du lien et de la relation. Et par conséquent de la solidarité. C’est peut-être ce qu’ailleurs on appelle un pays.»

Au-delà de cette perception différente de la réalité, il existait bien entendu des facteurs de division.

Cependant, leur existence ne saurait annihiler les facteurs d’unité. Et ces facteurs sont nombreux : les langues encore, toutes austronésiennes, l’organisation sociale caractérisée par la nécessaire répartition des pouvoirs et des contre-pouvoirs, les relations, qu’elles soient guerrières, claniques, matrimoniales ou coutumières, la vision du monde, la cosmogonie, les mythes, le cycle de l’igname, les cases rondes, les tertres…

Des facteurs assez puissants pour faire « peuple » quand le temps viendra d’imposer, par l’action culturelle, avec la manifestation Mélanésia 2 000 de Jean-Marie Tjibaou en 1975 ou, par la revendication puis par la lutte armée des années 1980, les termes « kanak » et « peuple kanak ».

Quand le temps est venu et que la nécessité les a imposés, ces facteurs d’unité ont surgi et se sont consolidés. Ils ont mené automatiquement à la revendication parce qu’ils ont toujours été là.

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