Il faudra peut-être un peu de temps avant que soit prise la pleine mesure des résultats des élections provinciales du 28 juin dernier en Nouvelle-Calédonie.
Il est vrai qu’en l’occurrence les apparences sont pour le moins trompeuses et de nombreux commentateurs, y compris parmi les plus chevronnés, s’y sont laissés prendre.
En France hexagonale, le député « Les Républicains » Philippe Gosselin qui connaît bien le pays parle d’une « stabilisation du rapport de force et des équilibres politiques », à un moment critique de son devenir où « chacun espérait pouvoir l’emporter assez nettement pour qu’il n’y ait pas de difficulté de majorité ». De son côté, le député LFI spécialiste des Outre-mers, Bastien Lachaud, évoque des « rapports de force » qui « sont aujourd’hui à peu près les mêmes qu’en 2019 et une radicalisation de l’électorat non indépendantiste. » En Nouvelle-Calédonie, l’habituel commentateur des plateaux électoraux de la télévision publique locale, le géographe Pierre-Christophe Pantz résume la situation sur son site Linkedin de la manière suivante : « une géographie électorale très classique, marquée par la répartition entre indépendantistes et non-indépendantistes – malgré la percée notable des centristes, d’importantes disparités en matière d’abstention et des fiefs toujours aussi solides pour les différents camps. »
Deux faits convergents devraient pourtant nous inciter à complexifier notre regard.
D’abord, le peu de voix qui, à l’échelle du pays, séparent aujourd’hui les camps anti-indépendantiste et indépendantiste : 47.440 en tout et pour tout pour le premier si on y ajoute les suffrages du Rassemblement National et de la liste menée par Arnold Lèques ; 48.766 pour le second qui l’emporte ici en nombre (1.326 voix de plus). Ensuite, et c’est là à n’en pas douter l’événement majeur de ces élections, le score atteint par les petites listes que d’aucuns croient pouvoir placer au centre de l’échiquier : 20.415 voix et ce en ne tenant pas compte de la liste difficilement classable de Pascal Lafleur. Du fait du système électoral qui oblige à atteindre au moins 5% des inscrits pour espérer obtenir un siège, la majorité de ces listes n’ont aucun élu provincial et consécutivement ne seront pas représentées au Congrès. Seul, l’Eveil Océanien tire son épingle du jeu avec 7 élus à l’assemblée de la Province Sud et 4 au Congrès.
Or, même si d’un point de vue démocratique on ne peut que déplorer ce qui constitue une perte sèche de voix et craindre un Congrès où près de 17% de votants ne disposeront d’aucun représentant, il faut bien reconnaître ce fait massif que désormais une majorité d’électeurs, près de 57%, s’oppose à la politique menée conjointement par l’Etat et ses soutiens loyalistes. Les élections provinciales confirment une tendance apparue lors des législatives de 2024.
Au lendemain des émeutes de mai-juin, Emmanuel Tjibaou et Omeyra Naisseline l’avaient alors emporté de près de 13.000 voix sur les candidats loyalistes. Le résultat des récentes provinciales s’inscrit dans le même ordre de grandeur.
Dès lors, comment parler de « stabilisation du rapport de force et des équilibres politiques ? » C’est en vérité la réplique d’un séisme en grande partie resté inaperçu, qui vient de frapper la société calédonienne même si son exacte magnitude reste à déterminer.
La question se pose maintenant de savoir si les responsables politiques du pays et Sébastien Lecornu vont en prendre conscience et en tirer les conséquences. On peut en effet redouter que la situation créée soit propice à l’exacerbation des démons propres à chacune des parties en présence et fasse oublier l’intérêt général du pays. La victoire du camp non-indépendantiste en Province Sud est indéniable, mais c’est un triomphe des plus relatifs avec plus de 20.000 voix pour les listes « centrales », ce qui devrait l’inciter à moins d’arrogance ainsi qu’à revenir sur plusieurs de ses objectifs affichés, des restrictions punitives et clivantes de sa politique sociale à l’hyper-provincialisation. Mais est-ce concevable pour ses élus souvent aveugles aux évolutions du monde et qui ne cessent actuellement de claironner qu’ils sont les grands gagnants de la consultation ?
L’Etat est-il capable d’entendre le message que lui adresse les Calédoniens et de prendre de la distance vis-à-vis de ses alliés pour entamer sur de nouvelles bases les indispensables négociations sur l’avenir du pays ? Ou faut-il se résoudre à ce que son président et son messmérien premier ministre ne puissent décidément pas considérer les Calédoniens comme des partenaires, mais seulement comme des « sujets » ?
Quand comprendront-ils qu’il y a urgence à solder une fois pour toute le contentieux colonial qui hypothèque chaque jour plus gravement le développement du pays ? Les indépendantistes vont-ils, eux, se montrer à la hauteur des enjeux du moment ? L’irruption des petites listes « centrales », sinon centristes, leur offre une opportunité inédite d’ouverture. C’est l’occasion pour eux de témoigner de leur réelle volonté de construire une communauté de destin avec l’ensemble des communautés et des sensibilités politiques locales. Et, sur cette question précise, il semble que l’Union Calédonienne a une responsabilité particulière du fait de sa devise, « Deux couleurs, un seul peuple » du fait aussi qu’elle est le seul mouvement politique présent dans les trois provinces du pays. Saura-t-elle s’engager sur le chemin du dialogue avec les vaincus, faire le nécessaire auprès de ses partenaires politiques pour qu’ils soient associés aux débats du futur Congrès, à la constitution du prochain gouvernement local, aux prochaines négociations sur l’avenir institutionnel ?
Pour y arriver, il faudrait que les indépendantistes veuillent sincèrement surmonter leurs divisions internes, entre les partis comme au sein de chacun d’eux. Entre partisans et opposants à l’accord de Bougival au sein du Palika, entre Palika et Union Calédonienne dans le nord, entre composantes du FLNKS, entre partis constitués et souverainistes coutumiers… Il faudrait également qu’ils apprennent à dialoguer avec leur jeunesse et cette partie de la grosse frange abstentionniste qui, dans le grand Nouméa, appartient clairement à leur camp et se laisse peu à peu gagner par la radicalisation.
Il faudrait enfin que les camps apprennent à conjuguer leurs forces quand l’intérêt général est en jeu.
Les représentants des listes « centrales » ont ici un rôle à jouer. La crise économique est loin d’être achevée, sur le front social les feux de 2024 ne sont pas éteints. La progression de l’abstention s’explique aussi par le désabusement qu’une part de la population éprouve face à l’impuissance des politiques à s’attaquer à ses problèmes.
A ces listes également revient la tâche – on pardonnera l’expression – de profiter de leur défaite pour finir de convaincre les partis institutionnels de la nécessité de développer des formes de démocratie participative. C’est un souhait de nombreux Calédoniens.
Mais la sagesse peut-elle l’emporter en Nouvelle-Calédonie ? On peut légitimement s’interroger.
« Le Cercle du Croissant est un groupe informel de réflexion regroupant des personnes venues d’horizons politiques et professionnels différents qui se donne pour but, en diffusant ses analyses et ses idées, d’alimenter les débats actuels sur l’avenir de la Nouvelle Calédonie. »




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