Par Louis-José Barbançon
Une partie de la population calédonienne, dont des enseignants, est persuadée que les Kanak sont un peuple d’envahisseurs qui auraient colonisé le pays après avoir décimé sinon mangé les peuples dits « Lapita ». Cette thèse permet de leur coller l’étiquette d’envahisseurs et de colonisateurs et de leur retirer la qualité de peuple premier. Or, pour le moment, aucune étude archéologique ou linguistique, aucune recherche scientifique ne vient étayer ces affirmations.
Qu’en est-il pour les archéologues ? Les Austronésiens qui portent la poterie Lapita sont originaires d’Asie du sud-est, la dénomination austronésienne correspondant à un ensemble linguistique et non pas ethnique. Toutes les langues parlées au sud des îles Salomon sont à la base des langues austronésiennes. Ces populations – après une pause durant laquelle elles se sont mêlées entre autres aux populations littorales de Papouasie Nouvelle-Guinée et de l’archipel Bismarck – vont peupler rapidement à l’échelle du temps des archéologues, les archipels du Pacifique sud-ouest : les Salomon, le Vanuatu, Fidji, la Nouvelle-Calédonie où elles prennent pied aux alentours de 1000 avant JC. L’expansion se poursuivra vers Samoa, Tonga, Uvea (Wallis) et Futuna vers 850 avant J.C. Le peuplement de l’actuelle Polynésie française puis des Cook, d’Hawaï, de Rapa Nui (île de Pâques) et enfin d’Aotearoa (Nouvelle-Zélande) étant beaucoup plus tardif, vers l’an mil de notre ère, n’est pas concerné par cette première incursion de l’être humain en Océanie lointaine.
Les premiers arrivants s’installent d’abord sur les littoraux près des embouchures de rivières en face desquelles l’afflux d’eau douce a créé des passes dans le récif corallien. Ce sont les sites où l’on retrouve le plus de fragments de la poterie Lapita, ce nom provenant d’une plage de la presqu’île de Foué près de Koné, dans le nord de la Nouvelle-Calédonie (il faut visiter la remarquable exposition sur le sujet à la BU de l’université).
Tout le monde admet que les Gaulois ne sont pas encore des Français pourquoi donc est-il si difficile d’admettre pour certains que les Austronésiens ne sont pas encore des Kanak ? À la question « les Français descendent-ils des Gaulois ? » La réponse est oui, comme les Kanak descendent des Austronésiens. Avec des vagues successives d’arrivée dont les Francs, les Gaulois sont devenus des Français. Avec des arrivées successives plus ou moins régulières au cours des millénaires, les Austronésiens sont devenus des Kanak. Ces arrivées successives de groupes humains différenciés ont été également identifiées dans les autres archipels du Pacifique sud. Il est vrai qu’il existe aussi des fondamentalistes kanak qui, en pleine contradiction avec leurs propres traditions orales, nient les évolutions consécutives à ces arrivées, comme si la civilisation kanak était fixée, cristallisée depuis trois mille ans. Trois mille ans, c’est aussi la période pendant laquelle d’autres arrivées océaniennes ont touché la Grande Terre et les îles Loyauté, influant sur les organisations sociales existantes. Les archéologues estiment que les principaux marqueurs de la société kanak, les tertres, les cases rondes, les billons d’ignames, les tarodières, etc., sont définitivement établis vers l’an mil de notre ère.
La Nouvelle-Calédonie, ne se situe pas sur un continent recevant des hordes d’immigration toutes terrestres. Difficile d’imaginer un D Day, où des centaines de pirogues auraient débarqué des milliers de guerriers, un 6 juin 44 avant J.C., remplaçant les populations autochtones. D’où seraient venus ces envahisseurs ? Pas du sud, il n’y a plus rien avant l’Antarctique. Du nord ? Mais alors, sans s’arrêter aux Salomon, au Vanuatu, à Fidji ? Sans avoir au préalable remplacé les populations Lapita installées dans ces archipels, car pourquoi auraient-ils perpétré des massacres uniquement en Nouvelle-Calédonie ?
On peut noter que le seul archipel du Pacifique où la thèse d’une population originelle austronésienne ou Lapita massacrée par des envahisseurs existe, est aussi le seul où est implantée une forte population d’origine européenne. Les archéologues australiens, américains, néo-zélandais, ou originaires des États insulaires du Pacifique Sud travaillant sur cette partie du monde développent-ils la thèse d’une invasion ayant entraîné un remplacement total des populations existantes ? Non ! Pourtant, la réponse importe peu aux fondamentalistes de Nouvelle-Calédonie, leur vox populi a parlé et elle sait mieux que tout le monde. Dans ce domaine le scientifique n’a pas sa place, seule domine l’idéologie.




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