Bozusë,
Il fait de plus en plus frais. On sort désormais la grosse artillerie pour se couvrir. Quant à ma couverture, elle a vogué lundi par le Bético pour aller là où les cloches ont sonné pour elle. Hunöj. Je reste encore quelques temps dans la capitale avant de la rejoindre. Nous avons deux mariages dans notre clan. Un à Nouméa et un à Hunöj. On s’y fait. Les mariages comme tout le monde le vit, ça démarre avec l’année sauf quand il y a un événement majeur comme l’année dernière à Mou avec le mariage de la grande chefferie Bula. L’événement pèse énormément dans le budget des ménages. Et les autorités coutumières ne proposent rien pour alléger ces célébrations. Avec la crise les gens peinent mais continuent les commémorations dans les vieilles habitudes. Personne ne sort des sentiers battus de peur d’être montrée du doigt. Ainsi va le monde. Bon et bien bon mariage à nous.
Pour accompagner le vieux Maselo, je propose une journée d’errance dans la ville où j’ai rencontré sur un banc, un frère que je n’avais pas reconnu tout de suite. Bonne lecture et à vendredi prochain. Wws
Dans la petite voiture de Maselo
Tchaou : Tchetchen … on peut se parler ?
Tchetchen : On peut. Même si, pendant la campagne des municipales, tu m’as traité de « chien de garde ».
Tchaou : Et toi, tu m’as balancé que « les indépendantistes vivent dans le passé ».
Tchetchen : J’ai dit ça, oui. La tête chaude.
Tchaou : Moi aussi. J’ai même crié que « vous vendez le pays pour trois subventions ».
Tchetchen : Et j’ai répondu que « vous voulez tout casser pour un drapeau ».
Tchaou : On s’est blessés.
Tchetchen : On s’est laissés prendre par la politique.
Tchaou : Les élections sont finies.
Tchetchen : Le pays, lui, reste.
Tchaou : On ne pense pas pareil.
Tchetchen : Mais on vit sur la même terre. La terre de nos aïeuls qu’on va transmettre à nos enfants.
Tchaou : Alors on arrête les coups de lance.
Tchetchen : On discute, on argumente, mais on ne se déchire plus.
Tchaou : D’accord.
Tchetchen : D’accord.
Tchaou : On avance ensemble, même si nos chemins ne sont pas les mêmes.
Tchetchen : C’est ça. On garde le respect.
Mon cousin, mon sang
Vers le soir, comme un bateau qui hésite encore à lever l’ancre, je pensais à la manière dont j’allais rejoindre mon port d’attache : la maison de mon petit frère, à Nouville. J’aurais pu l’appeler. Il y avait aussi le bus, à cinq cents francs le ticket, ou le taxi normal. Et puis le taxi sauvage, celui que tout le monde appelle taxi 1000.
En passant près du banc, derrière la fontaine Céleste de la place, j’aperçus une silhouette assise. Elle dormait. Quelque chose, dans la posture, dans le corps affaissé, attira mon attention. La personne était ivre. Cheveux en bataille, barbe de plusieurs jours. Un homme. Une seule claquette au pied. Je le reconnus : le cousin Tein*.
Je m’arrêtai. Je le regardai longtemps. Puis j’allai m’asseoir sur le banc d’à côté, comme pour apprivoiser la scène. Je revins vers lui, posai doucement la main sur son épaule, pour voir s’il pouvait ouvrir les yeux et me reconnaître. Il ouvrit les paupières, mais son regard passa à travers moi. Il me regardait sans me voir. Il referma les yeux, marmonna quelques mots indistincts. Je compris alors qu’il ne m’avait pas reconnu.
Je restai en alerte. Je ne voulais pas le laisser seul. Je me levai, m’éloignai un peu, tout en gardant un œil sur lui. C’était devenu mon ancre de cette fin d’après‑midi — ou plutôt de ce début de soirée. Je partis prendre une boisson au snack encore ouvert. Une boîte de Fanta. Puis je revins faire les bancs de la place : m’asseoir, regarder, penser. Le cousin dormait toujours, immobile, comme cloué sur son séant.
Un peu plus tard, un neveu passa avec sa famille. Ils me reconnurent. Gill* vint vers moi, me lança quelques paroles de loin, puis s’assit. On échangea. Je vis ensuite Tein se lever, tituber vers la place des boulistes et je le perdis de vue. Mais pas de mémoire.
Le neveu me ramena à la maison. Je n’étais pas bien. Je rentrais tel un chasseur bredouille, avec un clou dans le cerveau.








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