Sacrifice

Ce que j’écris sur le Pays et en particulier sur nous, je ne le fais pas par plaisir et je ne le fais pas par ressentiment (ou en tout cas plus maintenant) ; c’est au fond ce que j’ai toujours voulu qu’un adulte kanak ose me dire et m’avouer en face en grandissant…

Ce sont ces « non-dits », dont parle si bien monsieur Barbançon pour les caldoches, mais dans les familles kanaks ce sont ces incohérences transmissibles, ces dissonances cognitives qui continuent pourtant, par une sorte d’inconscient collectif à gouverner nos vies … et pas souvent pour le meilleur …

Et je fais cela car j’estime que pour beaucoup, nos aînés nous ont menti…

Attention ..!

Pas de manière délibérée, pas de façon machiavélique mais par omission et parce qu’ « ils avaient la tête dans le guidon » car ils n’avaient qu’une idée en tête remplir leur devoir, s’acquitter de leur mission (qu’elles soient familiales, politiques, coutumières et/ou religieuses) …

Dans la société traditionnelle et originelle kanak, où la mort était omniprésente et où donc chaque apport de connaissances étaient synonymes de chances de survie supplémentaires et de pérennité pour soi et les siens, la transmission du savoir et des techniques se faisait par l’oralité et aussi et surtout par le mimétisme, c’est à dire que vous vous deviez non seulement d’écouter religieusement mais aussi et surtout d’obéir et de reproduire aveuglément sans vous poser de questions (c’était la société qui a produit toute cette cosmogonie de l’ancêtre-roi, de l’aïeul-dieu mythique car détenteur du pouvoir/savoir et de l’expérience, de la sacralité des paroles d’un vieux, de la peur profonde des paroles de malédiction etc…).

Tout cela a créé une mentalité et laissé des traces profondes dans nos modes d’éducation intergénerationnels et dans la conduite de nos vies : nous estimons ainsi, par une sorte de biais cognitif, que les parents et les aînés ont absolument tout pouvoir et doivent avoir un contrôle sans partage sur la vie de leurs enfants et des plus jeunes (et quasiment sans contrepartie car le fait d’être plus vieux implique d’avoir « toujours raison ») parce qu’ils leur ont donné la vie et qu’ils se sont « sacrifiés » !

Lorsque nous claironnons vouloir la réussite et le bonheur de nos enfants, dans les faits nous détestons les voir prendre des chemins que nous n’avons pas vu venir même si cela pourrait leur convenir (car nous estimons encore et toujours malgré l’évolution de la société et l’obsolescence de certains de nos « prêt-à-penser » que le savoir et le bonheur c’est nous et que pour réussir il faut le faire à notre façon).

Qu’est ce que cela a créé dans la jeunesse mélanésienne ? Cela s’est traduit par une peur de la prise d’initiative, une indécision permanente et un grand manque de confiance en soi avec tout ce que cela implique ! (Or dans le monde dans lesquel nous évoluons aujourd’hui, cela est extrêmement problématique !)

J’aimerais revenir aussi sur cette sacro-sainte notion de sacrifice que certains de nos aînés brandissent sans cesse pour couper court à toutes discussions … :

Si vous vous êtes sacrifiés en vous attendant à ce qu’en grandissant nous vous obéissions au doigt et à l’œil, ce n’était pas un sacrifice dès le départ (peut-être pas consciemment mais il n’empêche qu’il y a un peu de cela). La notion de sacrifice implique littéralement de ne pas attendre de retour (c’est cela que ça veut dire se sacrifier), en tant qu’enfant je me dois d’être reconnaissant mais je n’ai pas à passer à côté de ma vie par culpabilité pour toutes les difficultés que vous avez rencontrées, car moi je n’ai pas demandé à venir sur cette terre et surtout je n’y suis pas pour réaliser vos rêves et vos projets par procuration …

Pour beaucoup, nous reproduisons des systèmes, nous reproduisons des schémas comportementaux et de pensées, et d’une certaine manière nous y sommes conditionnés par notre idiosyncrasie ce qui nous empêche de nous remettre en question, car avoir enfin ces discussions douloureuses ce serait reconnaître que malgré leur immense travail de sauvegarde de notre culture, de notre fierté, de notre dignité après tout ce que la colonisation nous a fait traverser, malgré tout ce que nos parents ont subi, malgré tout ce que nos aînés ont enduré, ce qu’ils nous ont offert et proposé comme projet de vie et chemin de croix, à un moment donné, ne nous a pas comblé … et admettre cela reviendrait à admettre aussi que leur combat et leurs souffrances, même s’ils ont été des conditions nécessaires, n’ont pas été (malgré tout leur bon vouloir) des conditions et des réponses suffisantes pour les défis de nos vies aujourd’hui …

Mais ils ne peuvent pas l’être et ce n’est pas de leur faute ni de leur fait et ce n’est pas leur manquer de respect que d’enfin se l’avouer..!

Comment le pourraient-ils d’ailleurs ?

Ils appartiennent à une autre époque, à une autre société, à une autre pensée !

Le meilleur médecin du 19ème siècle malgré toute sa bonne volonté, s’il s’entête sera un boucher pour les défis médicales du 21ème siècle, il se doit de passer la main, c’est la logique même de la vie, et c’est la raison même des nouvelles générations et leurs raisons d’être ici se doit d’être bien comprises …

Comprenne qui pourra !

2 commentaires sur “Sacrifice

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  1. Merci pour le texte fort, utile.
    L’époque nous demande assurément d’apprendre à donner le meilleur de nous-même, dans cet espace-temps, avec l’intention d’un monde toujours meilleur, et d’accepter qu’on va tous s’en aller en laissant les suivants faire à leur tour de leur mieux. Le temps ne compte pas.
    Ce ne sont pas les combats qui modèlent les esprits : tout le monde peut brûler et frapper, et qui en sort grandi ? C’est la confiance en soi que les vieux, et nous aujourd »hui, s’emploient à alimenter et à transmettre, terreau de confiance et de fierté dans lequel germeront les grands esprits de demain. Des gestes forts, qui marquent les esprits sans salir leur mémoire, plantent profondément les tuteurs de l’histoire.
    J’adore le parallèle avec la médecine, tellement parlant !

    J’aime

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