Un jour, je suis allé me promener au cimetière de la tribu. Et au milieu des tombes, je m’amusais à relever les dates de naissance et les dates de décès de nos familles disparues. Waejue était une très belle femme de la tribu, elle était décédée quand j’étais encore au collège. C’était dans les années 70.
En soustrayant l’année du décès et l’année de naissance je me rendis compte que Waejue n’était pas si âgée comme je pouvais le penser. Elle était partie très jeune, 25 ans seulement. Elle était morte en laissant derrière elle quatre enfants, trois garçons et une fille. Mon intelligence se mit en branle et je conclus que cette dame s’était mariée très jeune et qu’elle avait eu aussi ses enfants très jeune. Pendant la kermesse de la tribu, j’eus l’occasion d’aborder son mari. Je lui posais alors la question au sujet de la date de leur mariage. Il me le dit sans aucune hésitation. Je pensais que la question allait quelque peu lui faire mal. Loin de là. Au contraire, son visage gardait la même expression. Je vis même un scintillement dans ses yeux. Depuis, Xölen s’était remarié et avait eu autant d’enfants de sa nouvelle épouse. Et ensemble, ils avaient même fait le tour d’Europe. Les enfants avec sa nouvelle femme sont déjà des adultes, il y en a même qui travaillent en France.
Waejue, je l’ai connue. Elle était très belle, d’une peau blanche couverte d’une très belle chevelure noire et très fournie. Elle avait fait partie de cette génération de ma grande sœur sur qui les hommes de la tribu rêvaient. Mais nous aussi, il nous était arrivé pendant notre jeunesse de rêver à nos sœurs inaccessibles. Un jour, j’ai parlé de ma promenade à Lewatr, un des frères de Waejue. Il me fixa dans les yeux l’air très étonné. Je lui racontai ma promenade et de mon étonnement surtout. Il rigola quand je lui dis mon découragement de me marier à Elisa qui avait trente sept ans à l’époque. Je savais que Lewatr aussi était conscient de cette beauté qu’on n’avait pas le droit d’admirer ni d’aimer même en cachette. Alors, on a ri peut-être à cause de ma manière de présenter la situation et d’aller d’une commune pensée pour dire que mon épouse n’était pas belle comme Waejue.
Je me suis éloigné après de quelques pas pour me fixer sur le casque du Vieux Göi. C’était un ancien combattant de la première guerre. Je vis qu’il était mort en 1976. Je fis de gros efforts pour imaginer ce que devait être ce vieux au début de 1900. Quel âge avait-il me demandais-je. S’il était parti en guerre en 1914 c’est qu’à cette année-là il avait déjà au moins 14 ans s’il était né en 1900. Cela me paraissait bête d’envoyer un garçon de quatorze ans en guerre. J’essayais alors de me rappeler de ma leçon d’histoire. Pouvait-on envoyer un garçon de cet âge-là au front ? Je ne voulus pas répondre ni par oui ni par nom, je serais idiot. Je fis seulement la conclusion que le vieux Göiaw était parti en guerre à 20 ans ou plus comme les autres vieux de Lifou de son âge. C’était que je voulais spéculer sur l’âge du vieil homme parce que je le revois encore dans ma mémoire, un vieux, très vieux même. Le jour de son enterrement, son épouse a pris toutes ses médailles et ses effets militaires même la palme de guerre en fonte, et elle les avait jetés dans la tombe.
Un jour d’une nouvelle année à la tribu, je suis allé rendre visite à grand-mère Eseka, l’épouse de l’ancien combattant. Elle vivait toute seule dans sa case. Elle me dit qu’elle était très heureuse de me voir arriver avec les autres jeunes de la tribu, c’était la coutume de chez nous de souhaiter la bonne année à toutes les maisons.
Après le départ de tout le monde, je restais avec Waimalo, l’épouse de Billy mon cousin. Tous trois, nous avons des liens avec la tribu de Kejëny. Les deux femmes pleuraient et s’enlaçaient. Elles se caressaient le visage à la manière des amoureux. Je les regardais, ému.
La même année, enfin je ne me souviens plus trop bien, grand-mère Eseka partit. Sous d’autres cieux, elle a rejoint son époux ancien combattant de 1914 & 1918, Göaiw.
Copyright Léopold Hnacipan - Article L. 111-1 du code de la propriété intellectuelle (CPI) : l’auteur d’une œuvre de l’esprit jouit sur cette œuvre, du seul fait de sa création, d’un droit de propriété incorporelle exclusif et opposable à tous. Ce droit comporte des attributs d’ordre intellectuel et moral ainsi que des attributs d’ordre patrimonial.












Laisser un commentaire