Les sanglots de l’aigle pêcheur, la guerre Kanak de 1917

Cet ouvrage d’importance dans la compréhension historique de la Nouvelle-Calédonie, et notamment la Guerre Kanak de 1917, est signé par trois auteurs : l’anthropologue Alban Bensa, le linguiste Kacué Yvon Goromoedo et l’historien néo-zélandais Adrian Muckle. 

L’ouvrage

En avril 1917, des Kanak du Nord de la Grande Terre se lancent dans une guerre contre les autorités françaises et leurs soutiens locaux. Refusant le recrutement de nouveaux « volontaires » pour aller se battre en Europe et exaspérés par le déni d’existence que leur opposait la colonie, ils luttent douze mois durant, jusqu’à épuisement.

Vaincus par les armes, décimés, dispersés et pourtant toujours là, c’est à la parole et à l’écriture qu’ils confièrent le soin de garder mémoire de ce temps. Ce livre met en scène les voix qui, de 1919 à 2011, portent avec elles l’histoire de la Guerre kanak de 1917, son souvenir et son actualité. Liant histoire et anthropologie, articulant récits et épopées versifiées ici publiés en bilingue et commentés, cet ouvrage déploie une polyphonie par laquelle ses auteurs et des écrivains, poètes et narrateurs kanak de jadis et d’aujourd’hui composent ensemble une oeuvre engagée dans la prise de souveraineté intellectuelle des Kanak.

Extrait

La Guerre de 1917 […] n’a en rien été un “choc des civilisations”. Elle s’est au contraire développée dans la “zone grise” des interactions entre les agents de la présence française (colons, militaires, missionnaires, administrateurs, commerçants…) et les “indigènes”. Toutes les initiatives protestataires kanak, sans exception, ont été prises par des hommes engagés dans des relations complexes avec les autorités françaises de Nouvelle-Calédonie, avec des Européens ou avec des personnes […] en provenance du Maghreb, des Indes néerlandaises, d’Indochine, du Japon, de Polynésie, de l’océan Indien, etc. […] Espace mouvant et interlope que cet entre-deux des Réserves, des villages côtiers, des terres accaparées et habitées par les colons, ou le long des routes. Là pouvaient se rencontrer Kanak en quête d’emploi avec ou sans autorisation de circuler, libérés du bagne installés sur des lopins proches des implantations mélanésiennes, commerçants itinérants, trimardeurs louant leurs bras. Espace aussi de dialogue entre tous ces réprouvés à divers titres, dominés par une caste de propriétaires de milliers d’hectares, de mines ou de grandes maisons de commerce, pour la plupart installés à Nouméa. […] Et sur ce terreau chaotique fleurissent utopies et idéologies colonialistes ou universalistes, qu’elles soient “julesferrystes”, fouriéristes, ruralistes, chrétiennes, franc-maçonnes…

Les premiers occupants de l’archipel perpétuent en les transformant des habitudes sociales et symboliques qui font lien, mais prennent aussi en compte les nouvelles attitudes qu’ils doivent adopter pour faire face au dispositif économique, religieux et politique que leur impose une France sûre d’elle-même, dominatrice et brutale à l’égard de presque toutes les populations de la Nouvelle-Calédonie. […] Paradoxe : chacun, chez soi, lisse son histoire pour en extraire un stock d’emblèmes identitaires, alors que le quotidien est fait du bric-à-brac de contacts intercommunautaires, particulièrement nombreux sur la côte ouest de la Nouvelle-Calédonie. Se forgent ainsi des personnalités bariolées où pratiques linguistiques, modes vestimentaires, valeurs sociales et économiques des uns et des autres se trouvent entremêlées. La Guerre de 1917 atteste bien de cette contradiction entre un métissage de fait et un discours puriste qui, entretenu par la politique coloniale, transforme les différences en des altérités qui seraient incompatibles entre elles. […] Les occasions de frictions, d’altercations, d’arrestations, mais parfois aussi d’amitiés, camaraderies conviviales, débrouillardise partagée, se multiplient. […]

Toutefois, dans le souci hautain de ne pas accéder à ces exigences populaires de participation équitable au développement du pays, les autorités coloniales auront tôt fait de qualifier leurs interlocuteurs indigènes (c’est-à-dire sujets de l’empire privés de citoyenneté) de “sauvages”, de “païens” et au besoin de “rebelles”. Les personnalités mélanésiennes ainsi vilipendées étaient cependant rompues de longue date aux relations avec les Blancs et porteuses d’une réflexion critique qui sonnait juste, trop juste sans doute.

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