Par Louis-José Barbançon
Au début du siècle dernier, l’usage était d’évoquer les peuples primitifs, comme on évoquait les arts primitifs. Puis, peu à peu, pour des raisons évidentes, les termes « peuples et arts premiers » ont pris leur place dans le langage courant. Affirmer aujourd’hui, que s’il existe des peuples premiers, il y a forcément des peuples seconds, est aussi ridicule que de chercher des arts seconds qui seraient les suites logiques à l’existence des arts premiers. C’est pourtant ce qui est proclamé haut et fort, en Nouvelle-Calédonie par de trop nombreux « loyalistes » locaux. Même dans l’Australie toute proche, aucune personne respectable n’oserait affirmer que les aborigènes ne font pas partie du peuple premier et ce, malgré les traitements que ces derniers ont subis. La remarque vaut pour les Maoris en Nouvelle-Zélande. Selon la logique de ces « loyalistes », ne seraient donc pas des peuples premiers : les Ni-Vanuatais au Vanuatu, les Fidjiens aux Fidji, les Tongiens à Tonga, les Samoans aux Samoa, les Wallisiens à Uvea, les Futuniens à Futuna, les Maohis en Polynésie, etc. Et cette liste incomplète se limite au seul Pacifique sud. Il y a plus de cinq mille peuples premiers issus de tous les continents ou archipels, reconnus par les instances internationales.
L’argument avancé serait que le terme « premier » sous-entendrait une notion de primauté, de hiérarchie et non pas, comme dans tous les autres pays à travers continents et océans, une notion de temporalité. Jusque-là, personne n’avait pensé à établir une hiérarchie, en revanche ce qui est clairement établi et reconnu c’est la reconnaissance de l’identité kanak, de sa spécificité et de sa pérennité. En ce qui concerne la République française, la déclaration de Nainville-les-Roches du 12 juillet 1983 proclame la : « reconnaissance de la légitimité du peuple kanak premier occupant du Territoire ». Puis tout est légalisé par l’Accord de Nouméa, son préambule, son document d’orientation et la loi organique du 19 mars 1999 qui en est la traduction juridique. Tous ces textes ont été intégrés dans la Constitution française. Le document d’orientation commence en précisant que « l’organisation politique et sociale de la Nouvelle-Calédonie doit mieux prendre en compte l’identité kanak ». Cinq sections sont prévues, traitant du statut civil particulier, des aires coutumières et du Sénat coutumier, du patrimoine culturel dont la reconnaissance des langues kanak « langues d’enseignement et de culture » avec le français, de la terre et des symboles identitaires qui « devront être recherchés en commun pour exprimer l’identité kanak et le futur partagé entre tous ». Le titre premier de la loi organique s’intitule « Statut civil coutumier et propriété coutumière » et il comprend treize articles. Si les Kanak n’étaient pas le peuple premier comment ces articles et ces textes depuis constitutionalisés, pourraient-ils exister ? Mis part une bonne partie des « loyalistes » calédoniens, qui peut croire qu’il se trouverait en France, dans le peuple français une majorité pour revenir à la pensée coloniale de l’exposition de 1931 ? Qui irait se couvrir de honte pour affirmer à la tribune de l’Assemblée nationale, devant le fils de Jean-Marie Tjibaou, que les Kanak ne font pas partie des peuples premiers ? Toutes celles et ceux qui soutiennent cette thèse aberrante feraient bien de relire le discours prononcé le 20 juin 2006, par le président de la République Jacques Chirac, à l’occasion de l’inauguration du musée du quai Branly.
« Car ces peuples dits « premiers » sont riches d’intelligence, de culture, d’histoire. Ils sont dépositaires de sagesses ancestrales, d’un imaginaire raffiné, peuplé de mythes merveilleux, de hautes expressions artistiques dont les chefs-d’œuvre n’ont rien à envier aux plus belles productions de l’art occidental…. Il [le musée du quai Branly] proclame qu’aucun peuple, qu’aucune nation, aucune civilisation n’épuise ni ne résume le génie humain. Chaque culture l’enrichit de sa part de beauté et de vérité, et c’est seulement dans leurs expressions toujours renouvelées que s’entrevoit l’universel qui nous rassemble.»
Le jour de ce discours, Jacques Chirac a envoyé chercher en voiture une invitée personnelle qui l’accompagnera pendant l’inauguration. Celle que le président de la République française tenait à voir à ses côtés, c’est Marie-Claude Tjibaou, la veuve de Jean-Marie, le leader indépendantiste assassiné, et la mère d’Emmanuel, député de la Nouvelle-Calédonie. Tout est dit.




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