Par Louis-José Barbançon
Combien de fois ces dernières années a-t-on avancé, clamé, asséné le chiffre de 43 000 personnes privées du droit de vote ? Ce chiffre n’a jamais été contesté et pourtant. Le chiffre de 43 000 électeurs non-inscrits pour les Provinciales provient de la différence entre le nombre d’inscrits sur la liste électorale générale et celle des Provinciales. Autrement dit, le tableau annexe. En 2021, ce tableau annexe recensait en effet 43 116 personnes. Depuis, ce chiffre n’a fait que diminuer, surtout en raison du gros travail entrepris par les services de la mairie de Nouméa de toilettage des listes afin d’y supprimer celles et ceux des électeurs qui avaient quitté la Nouvelle-Calédonie mais qui continuaient à y être inscrits. Ainsi le tableau annexe de Nouméa, qui à son maximum en 2021 regroupait 24 175 électeurs, n’en comprenait plus que 19 483 en 2025. De même, le tableau annexe de 2025 dans sa totalité est passé à 38 318 individus (chiffres ISEE 2025).
Pourtant c’est toujours le chiffre de 43 000 qui est avancé.
Les 38 318 en question proviennent de la différence entre les 220 046 de la liste générale et des 181 728 de la liste Provinciales. Il n’est pour le moment pas possible de partir des chiffres de 2026, les listes pour les Provinciales étant en cours de révision.
Le dernier recensement de 2025 vient d’établir que la population de la Nouvelle-Calédonie s’élève à 264 596 personnes. Rapporté au chiffre des inscrits sur la liste générale (220 046) le résultat donnerait un taux d’électeurs inscrits par rapport à la population totale de à 83 % !
La Nouvelle-Calédonie serait donc un pays où les personnes âgées seraient beaucoup plus nombreuses et les moins de 18 ans beaucoup moins.
Si l’on rapporte ces deux chiffres : population totale et inscrits sur la liste électorale générale, 264 596 – 220 046 on obtient 44 550 personnes qui ne seraient pas inscrites. Ces dernières étant en majorité composées des moins de 18 ans et des étrangers résidant en Nouvelle-Calédonie.
Comment est-ce possible alors que la population scolarisée est évaluée à près de 60 000 élèves répartis presqu’également entre le primaire et le secondaire, dans le public et le privé ? Donc 30 000 de moins de 18 ans dans le primaire plus les enfants en bas âge qui ne sont pas scolarisés avant 2 ans 9 mois (il y environ 4 000 naissances par an) soit au moins 8000 enfants en bas âge. On arrive déjà à un chiffre de 38 000 sur 44 550 personnes de moins de 18 ans. Il en reste donc 6 550 sur les 30 000 élèves du secondaire. Ce qui ferait que dans nos collèges et lycées, il y aurait plus de 23 000 élèves de plus de 18 ans ! Il en faudrait des redoublements successifs dans un système scolaire où le redoublement est pratiquement banni.
Il n’y a que deux solutions possibles : ou il y a trop d’inscrits sur la liste générale ou les chiffres du recensement sont faux. Il serait peut-être souhaitable que les communes du Grand Nouméa fasse le même travail que la mairie de Nouméa. En effet, plus de 87 % des présents sur la liste annexe le sont sur les quatre communes de Nouméa et Grand Nouméa. Nouméa à elle seule recense encore 19 483 des 38 318 inscrits du tableau annexe soit 51 %. Dans les communes de Dumbéa, Païta et du Mont-Dore, à la différence de Nouméa, le nombre d’inscrits sur le tableau annexe n’a pas diminué : 13961 en 2021, 14 053 en 2025.
En France hexagonale, l’existence du RNIPP permet toutes les vérifications. En Nouvelle-Calédonie ce n° d’identification n’existe pas, rendant très difficile la tenue des listes d’inscrits, particulièrement dans les communes de Nouméa et grand-Nouméa, là où les passages sont les plus nombreux.
Les indépendantistes s’y sont toujours opposés. Être recensés comme Français étant contraire à leur revendication d’indépendance comme le rappelait Emmanuel Tjibaou dans sa dernière déclaration devant l’Assemblée nationale. De leur point de vue, c’est une position qui a du sens. Mais il faut en accepter la conséquence : la quasi-impossibilté de tenir des listes électorales dans un pays où il y a beaucoup de passages. Ce serait beaucoup plus simple avec les moyens informatiques actuels de croiser les données si cet RNIPP existait.
Ayant bien conscience de cet état de fait, la Chambre territoriale des comptes a proposé la création d’un RCIPP (répertoire calédonien d’identification des personnes physiques). Il permettrait de se fonder sur des données exactes pour définir les politiques publiques à mener dans les domaines de la santé, de l’enseignement, des aides sociales. Il permettrait également dans le secteur privé, aux chefs d’entreprises, aux commerçants d’établir plus précisément leurs plans de développement, et aux organisations syndicales d’étayer leurs revendications. Il permettrait également de vérifier une fois pour toutes ces rumeurs quant à la fiabilité du recensement en les confirmant ou en les infirmant (le répertoire d’immatriculation de la CAFAT, par exemple, recense plus de Calédoniens que l’ISEE).
Pour le moment, les élus n’ont pas su, ou pas voulu mettre en place cet RCIPP. Pourquoi ? L’explication est sans doute politique. Pour les uns, un répertoire calédonien alors qu’il existe déjà un répertoire national signifierait que l’on dérive dangereusement vers l’indépendance. Pour les autres un RKIPP, où le terme Kanak remplacerait calédonien serait sans doute plus acceptable. Doctrine contre doctrine. Mais peut-être ne faut-il pas chercher d’explications politiques là où il n’y a simplement qu’une désolante indifférence. Quoi qu’il en soit, affrontements doctrinaires ou désintérêt, dès que les responsables s’éloignent de la réalité du terrain, alors s’installe l’incurie.
Qu’il y ait 43 000 non-inscrits ou 20 000 ne change rien aux arguments des partisans du dégel du corps électoral, mais le fait d’avancer systématiquement ce chiffre de 43 000 et la manière dont il a été brandi ces dernières années ont eu un double effet néfaste. Du côté « loyaliste », ils ont contribué à donner de faux espoirs et ont ancré la certitude que les élus du Congrès n’étaient pas légitimes. Du côté indépendantiste, ils ont nourri la certitude que la volonté de leurs adversaires était de les rendre minoritaires dans leur propre pays par un double mécanisme celui des inscrits supplémentaires et celui de l’immigration. La vérité est que des deux côtés, il y a beaucoup de fantasmes mais les sociétés se nourrissent aussi de fantasmes, particulièrement à l’ère des réseaux sociaux. Dans la situation actuelle, Il est temps de quitter les fantasmes et de réfléchir à partir de données fiables.








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