L’idée qu’un enfant soit un individu à part entière ayant ses propres rêves, pouvant faire ses propres choix et prendre ses décisions est très récente chez les kanaks au regard de l’histoire et c’est là je pense l’une des difficultés fondamentales auxquelles se heurtent notre jeunesse actuellement.
A l’origine, le nouveau-né était un être entre 2 mondes de ce fait il était très choyé, gâté voire surprotégé, car la peur qu’il puisse repartir dans l’autre monde était très présente (ma grand-mère, Dieu ait son âme, me disait souvent qu’il ne faut jamais laisser un bébé pleurer la nuit sinon les esprits viendront le chercher).
Puis vers l’adolescence, l’enfant devait intégrer de lui-même que cette étape était terminé, non seulement car d’autres enfants arrivaient (avoir beaucoup d’enfants étaient signe de survie d’une lignée, d’une main d’œuvre pour la famille et d’opulence pour le clan car il avait de nombreux sujets) mais aussi que s’il ne trouvait pas le moyen de se rendre utile (en allant à la chasse, à la pêche ou aux champs etc …), il serait une charge pour la famille !
De 8ème merveille du monde inestimable à qui tout était dû, il se voyait reléguer au rang de 5ème roue du carrosse qui avait tout à prouver et à mériter. La métaphore est un peu dure mais c’est quasiment cela et nous avons sous-estimé le traumatisme de cette étape ! En particulier maintenant que nous ne sommes plus dans une société traditionnelle !
Cette vision de l’enfant a laissé dans l’inconscient collectif mélanésien quelques traces et elle est à mon sens, et sur certains aspects, devenue obsolète voire même problématique en particulier face aux nombreux défis que nous impose la modernité occidentale !
Le dialogue n’existait quasiment pas, en particulier avec le père : tu n’avais le droit à la parole que si tu te rendais utile pour la communauté et si tu changeais de catégorie en te mariant et en prenant de l’âge, mais sinon tu devais presque tout accepter de tes parents et de tes aînés (le fait d’être plus âgé chez nous est quasiment consubstantielle au fait d’avoir toujours raison).
En procédant ainsi nous avons créé des générations d’introvertis qui ne pouvaient s’extérioriser (car la peur de manquer de respect en osant dire ce que l’on pense et de risquer d’être « maudit » est très présente dans les esprits) pour les plus chanceux d’entre eux que dans le sport, dans la musique, dans la foi parfois même dans les études et malheureusement pour les autres dans l’alcool, les bandes de rue et les conneries !
Le rôle des grands frères et des grandes sœurs mais aussi des grands parents (des figures indispensables à l’éducation du mélanésien mais qui sont en train de disparaître avec l’éclatement des familles et des clans) étaient particulièrement important lors de ces moments charnières du jeune. Ils expliquaient pourquoi nos parents étaient aussi durs en nous rapportant leur histoire, pour quelles raisons ils mettaient l’accent sur telle ou telle aspect de notre éducation ! Ils mettaient du sens à ce qui n’était que de l’imposition !
Combien de fois ai-je assisté dans ma famille et dans d’autres à des scènes d’humiliation, de dévalorisation d’enfants jetés à la vindicte du clan, de la famille et de la communauté, rabaissés plus bas que terre ; ils servaient de bouc émissaire et de défouloir en particulier lors de périodes de disette et de difficultés économiques dans des familles nombreuses et précaires. Il faut rajouter à cela les participations de plus en plus onéreuses à nos événements coutumiers (alors si vous ajoutez à cela le fait qu’ils soient nés de mères célibataires les brimades et les insultes ne connaissent plus de limite).
Nous devons comprendre désormais que nos enfants ne sont pas des extensions de nous-même, ils ne sont pas que le sang de l’oncle maternelle matérialisé, ni qu’un futur sujet du clan : ils sont beaucoup plus que cela et nous ne pouvons pas nous permettre tout et n’importe quoi sous prétexte de leur avoir donné la vie ! Ils sont des individus en devenir. Ils ne doivent plus être les dépositaires de nos colères, de nos frustrations, de nos déceptions (car souvent les parents eux-mêmes ont été élevés selon ce schéma et ont tendance à le reproduire c’est une sorte de cercle vicieux) ! Nous ne devons plus les culpabiliser sur les difficultés que nous avons rencontrées en les mettant au monde car ils n’y sont strictement pour rien ! Nous devons les éduquer à la reconnaissance mais dans l’amour et non dans la frustration et la culpabilité et cesser tout jugement définitif ! Il faut de l’autorité, punir et corriger certes mais en y mettant du sens pas en imposant de manière brutale et arbitraire ! Cesser de comparer nos enfants les uns aux autres !
Comprenons-nous bien, il y a de l’amour dans nos familles, mais c’est un amour en général maladroit, mal transmis, timoré, mal déclaré. Un amour qui attend souvent la crise, le problème, le drame pour se manifester or c’est en amont qu’il doit apparaître !
Un enfant aimé est un enfant qui aura une bonne estime de lui-même, il apprendra à connaître ses forces et ses faiblesses et s’accepter tel qu’il est. Il comprendra qu’il a de la valeur, et ainsi saura prendre soin de lui et être un bon sujet du clan ainsi qu’un bon citoyen car le devoir premier d’un parent et d’aimer et de préparer ses enfants à vivre sans lui de la meilleure des façons …












Laisser un commentaire