Espace de la coutume et enjeux civilisationnels. Témoignage sur un retour en pays Djubéa d’Umberto Cugola

Résumé

Quand on évoque la question de l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie, un fantasme populaire agite le fantôme du Vanuatu comme si nous avions des leçons à donner à ce peuple valeureux qui, jusqu’à lors, parvient plutôt bien à se tenir à distance de la « malbouffe », de la délinquance juvénile, et de la psychose de ses sujets et de ses foules. Or, les impasses de l’anthropocène appellent des voies civilisationnelles nouvelles. Notre être au monde, notre être ensemble sont à réinventer, à repenser et convoquent instamment des initiatives novatrices dont certaines sont déjà à l’œuvre de part le globe. Nous tenterons de mettre en évidence ici l’idée que l’espace de la coutume chez les Kanak possède le potentiel requis pour proposer une manière d’être au monde durable et avec un haut degré d’humanité, ce en quoi on peut parler de civilisation dans un espace coutumier où une symbolique raffinée met en œuvre avec application un véritable artisanat du lien social.

Extrait

En réalité, dans ce que nous avons nommé l’espace de la coutume, se trouve, en actes et en paroles, le projet de société de la civilisation kanak. Son discours politique le traduit maladroitement car il est contraint de faire usage des catégories clivantes du discours du maître : l’identité, l’ethnie, le statut particulier, la nationalité, la citoyenneté, le développement… Pour nécessaire qu’il soit, ce discours doit développer un argumentaire où il s’agit de démontrer des compétences, des capacités à gérer et à organiser la vie sociale et politique d’une nation. Et puis, surtout, il doit rassurer sur la viabilité économique d’un projet d’indépendance qui, peu importe le génie qu’on s’échine à investir pour le concevoir, relèvera toujours in fine d’une question de confiance. Le peuple de Nouvelle-Calédonie a-t-il suffisamment confiance en lui, en sa fameuse « communauté de destin » pour prendre le risque de s’émanciper de sa tutelle ? Or, cette confiance en soi ne se décrète pas, elle ne s’impose pas et ne se démontre pas. Elle naît de la reconnaissance et, pour tout dire, de l’amour que les hommes sont capables de se témoigner les uns à l’égard des autres. Au risque de paraître naïf, ce mot, « l’amour », fait partie de ceux qui sont étrangement évacués du débat public local. Pourtant, quand il circule dans la parole kanak et qu’on est amené à le croiser, la puissance de son effet de sens éveille la plus profonde introspection. J’ai en mémoire ma rencontre, inoubliable, avec feu Gaby Mwântéapöö au lieu dit Balaa à Ponérihouen durant mon terrain de thèse en 2004-2005. À cette époque, mon discours contre la colonisation était virulent et maudissait clairement ceux qui avaient dépossédé mes ancêtres Kambwa de leurs terres dans le Grand Nouméa. Avec la bienveillance d’un sage qui laisse s’épancher les mots de la souffrance, Gaby me libéra par cette parole :

« Je comprends ta colère mais tu ne dois pas parler comme ça. Tu es responsable des gens qui habitent chez toi, même si ce sont des étrangers. Si tu dis des paroles comme ça, il va leur arriver malheur et tu vas attirer ça dans le pays… » (Extrait de mon journal de thèse, 01/2005)

source : Umberto Cugola, “Espace de la coutume et enjeux civilisationnels. Témoignage sur un retour en pays Djubéa”, Journal de la Société des Océanistes [Online], 147 | 2018, Online since 15 December 2019, connection on 04 Août 2023. URL: http://journals.openedition.org/jso/9451; DOI: https://doi.org/10.4000/jso.9451

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