Croire en Océanie, aujourd’hui

« Il y a entre la Bible et nous, une certaine vision du monde. La parole de notre peuple suit le même schéma que la parole biblique »

Cf. Jean-Marie Tjibaou dans un entretien donné dans la revue « Temps modernes » en 1985.

L’histoire de la Nouvelle-Calédonie et de l’Océanie en général ne peut se concevoir sans l’apport des religions. L’actualité criante de ces dernières années opposant parfois autorités religieuses et coutumières ne peut se comprendre sans une grille de lecture historique, socio-anthropologique et politique de ces relations ambivalentes entre ces deux formes d’autorités, qui restent prégnantes dans les îles et sur la Grande Terre.

Penser l’Océanie d’aujourd’hui sans comprendre l’empreinte durable des missions reste une gageure. Nous verrons dans une première partie l’état des religions en Océanie aujourd’hui (I). Puis dans une seconde partie, il sera intéressant de comprendre l’essor de ces mouvances religieuses en rupture des religions institutionnelles classiques (II).

I – L’état des religions en Océanie

A) L’Expansion chrétienne : « de l’ombre à la lumière »

L’arrivée des missions en Océanie ne doit pas occulter une forme de religiosité commune aux différentes aires culturelles, celle d’un culte aux ancêtres. Ainsi les notions de « Tapu » et « de Mana » sont communes à de nombreux archipels du Pacifique. Mais les Occidentaux aventuriers n’ont que faire de ces traditions. L’histoire s’écrit d’abord par ceux qui découvrent l’Océanie et qui par la même occasion invisibilisent toute la littérature orale voire les cultures orales de ces nouvelles « Cythères ». Le point de vue est à sens unique et il n’est pas neutre.

 L’Océanie devient le « déversoir » de tous les fantasmes de l’Occident en quête d’exotisme et de paradis perdu. « Nous sommes toujours victimes de cet Ailleurs ! », disait Jean-Marie Tjibaou. Les récits de l’arrivée des missionnaires tiennent parfois de l’épopée où se mêlent propagande évangélique et vision sociologique « prophétique ». Le missionnaire a une mission, celle d’évangéliser et de préparer la colonisation pour faire entrer les indigènes dans la civilisation. Sans Foi, point de salut !

Comme l’indique Dominique Barbe (Historien, spécialiste de l’histoire du Pacifique) « cette nature [du Pacifique] ressemble au Paradis, les autochtones sont aussi beaux que les anges, mais le cannibalisme est un péril mortel pour l’âme. » Cf. « Histoire du Pacifique des origines à nos jours ».

1) L’implantation missionnaire dans le grand Océan 

Ce sont d’abord les puissances coloniales de premier plan au niveau maritime qui permettent l’implantation missionnaire : les Espagnols et les Français pour les missions catholiques (les pères maristes), et l’Angleterre pour l’implantation protestante au travers de la LMS ou la London Mission Society (1795). L’Océanie devient un espace à conquérir voire à convertir pour le profit des puissances européennes où se mêlent inextricablement des enjeux politiques, religieux et surtout économiques.

2) Deux approches en Nouvelle-Calédonie : LMS et les missions catholiques

L’exemple calédonien est assez révélateur de ces deux approches. En effet, si le choix des missionnaires catholiques passe par une complicité plus affirmée avec l’armée française, en particulier ses officiers de marine , les missionnaires protestants britanniques ont mis au point une technique d’évangélisation par les « Teachers ». C’était « l’évangélisation des Océaniens par les Océaniens ». Puis la conversion des chefs permit d’accroître leur influence. L’évangélisation change le paysage socioculturel des structures traditionnelles mais elle permet de former les premières élites kanak et facilitent les premiers écrits en langue.

La Mission de Londres a rempli sa tâche, en apportant aux peuples évangélisés la foi, la morale de l’Evangile et les bienfaits de la société moderne ; en un mot, les idées et les exemples qui peuvent rendre une société capable de se constituer et de se gouverner elle-même (c’est le modèle congrégationaliste ou la dynamique vers l’autonomie).

En Polynésie, apparaît également le phénomène des théocraties océaniennes : Tahiti, Tonga…

B) Indigénisation des pratiques religieuses

1) Réappropriation des pratiques, des rituels et des signes religieux

Il faut noter une dynamique de réappropriation par les Océaniens des pratiques, des discours, des rituels et des signes religieux. Ainsi en Nengoné, Dieu est appelé « Makazé », qui est le plus grand des Kazé ou Hazé (sorcier puissant par la magie guerrière) en Drehu. Les figures métaphoriques océaniennes viennent illustrer l’imaginaire chrétien : Jésus devient le poteau central de la case.

2) Syncrétisme insulaire et retour aux anciens cultes

Cette indigénisation des pratiques favorise l’émergence d’un syncrétisme où se mêlent l’ingénierie symbolique culturelle et les pratiques cultuelles : la sainte cène avec l’igname ou l’introduction du Kava lors d’une cérémonie chrétienne.

Il est important de souligner les résurgences d’anciens cultes ou la réactivation d’anciens lieux sacrés avec des pratiques d’anciens cultes aux esprits ou aux anciennes divinités de la Nature.

II – Des religions en rupture et en pagaille

Du fait des nombreux mouvements migratoires, d’autres religions se sont implantées en Océanie : ainsi l’Islam en Australie et en Nouvelle-Zélande. On peut noter une grande communauté d’hindoues à Fidji. Dans la lignée de l’Hindouisme, les religions sikh, jaïn et bouddhiste se sont implantées en Océanie dans de faibles proportions relativement à la population.

Le judaïsme est arrivé avec la colonisation en Australie et en Nouvelle-Zélande. La First Fleet (la flotte de colonisation de l’Australie) comptait à son bord 8 prisonniers d’obédience juive.

Toutefois, ce qui semble constituer un fait marquant est la forte poussée des nouvelles églises chrétiennes d’obédience protestante. Elles surfent toutes sur une nouvelle logique postmoderne : la crise des religions chrétiennes traditionnelles et une forme d’individualisation du croire.

A) La religion à la carte

1) Religions traditionnelles en crise

On observe le déclin des Eglises chrétiennes traditionnelles même si la foi reste vivace en Océanie (en particulier dans les espaces communautaires encore préservés comme les tribus en Nouvelle-Calédonie).

Les églises et les temples se vident et la vocation ne semble plus faire recette. Faut-il y voir la prégnance du modèle démocratique et laïc qui fait de la foi une question individuelle dans des sociétés de plus en plus sécularisées ?

Il faut comprendre qu’il ne s’agit pas (comme on pourrait le penser) d’un recul du religieux mais au contraire d’un retour du religieux qui se reconfigure au contact de la post-modernité.

2) Autonomie et individualisation du croire

L’individu Océanien post-moderne, sans doute plus urbanisé, recherche désormais une forme d’autonomie et un parcours individuel du croire. En ce sens, on assiste à une rupture avec une identité religieuse que l’on a héritée. Désormais, on s’affirme aussi dans le choix de nos croyances, c’est « le nomadisme religieux » qui semble être la règle et chacun est invité à élaborer son menu spirituel à la carte. Dans ce nouveau marché de la foi, de nouvelles Eglises émergentes semblent tirer leur épingle du jeu et très tôt ont su développer de véritables stratégies de conquête territoriale. C’est le cas des Eglises pentecôtistes qui désormais essaiment dans le Pacifique.

B) L’exemple de l’essor du Pentecôtisme dans le Pacifique ou l’autre mondialisation !

1) Religion offensive et « enthousiaste » (en apparence du moins !)

L’émergence du pentecôtisme est datée de l’année 1906 et l’on attribue son essor à Charles F. Parham. Cette mouvance religieuse plonge ses racines autant dans la culture protestante revivaliste que dans la culture orale des Noirs américains. La mission expansionniste de cette Eglise reste sa raison d’être principale. Elle surfe sur la vague de crises des institutions chrétiennes classiques, en particulier protestantes. Forte d’un management à l’américaine, elle s’inscrit dans une dynamique de réveil chrétien dans des bastions où le christianisme autrefois fort s’est considérablement effrité. L’évangélisation est véritablement offensive et la Bonne Nouvelle du Salut en est le principal crédo.

2) Religion urbaine et sans véritable substrat

Cette mouvance prend appui sur les mouvements migratoires des populations océaniennes. Elle s’implante aussi dans les zones urbaines confrontées à la précarité et aux difficultés de la vie. Toutefois, il faut noter le manque de substrat culturel de ce type de mouvement religieux qui pallie par des pratiques religieuses très attractives et spectaculaires. Sans véritable ancrage historique, elle subit elle-même des divisions internes, favorisant une multiplication de nouvelles Eglises dissidentes et une tendance à une forme de radicalisation pour certaines d’entre elles.

En conclusion, l’Océanie reste un espace majoritairement chrétien mais qui subit lui aussi les conséquences d’une mondialisation accélérée.

Oreone.

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