Une forme insidieuse de mépris : les micro-agressions linguistiques en Nouvelle-Calédonie

Dans les langues kanak, la même formule exprime les verbes parler et être.

L’expression qene drehu signifie « parler drehu » et « être drehu », illustrant la dimension éminemment sociale de la langue. Il en est question dans cet article dédié au mépris vécu sous la forme de « micro-agressions linguistiques » par des étudiants de la Nouvelle-Calédonie. Ces micro-agressions sont des remarques insidieuses reçues comme un refus de reconnaissance quant à des compétences linguistiques, mais aussi quant au statut de locuteur légitime. Elles construisent et reproduisent implicitement des inégalités sociales en dévalorisant l’altérité linguistique. Les sentiments d’appartenance sociale et de bien-être s’en trouvent affectés et cèdent la place à l’auto-dévalorisation.

Dans ce document, les auteurs se penchent sur la façon dont elles se présentent et sur leurs principaux effets.

Extrait

La présente contribution propose l’interprétation d’un matériau biographique et photographique élaboré lors d’un projet pédagogique et scientifique intitulé « AK-100 : ces accents qui dérangent ». Il a été mené en 2018 avec des étudiants de l’Université de la Nouvelle-Calédonie (désormais UNC), soit dans un archipel du Pacifique Sud qui donne à voir un « paradis pour la diversité linguistique » (Razafimandimbimanana, 2017). Il est vrai qu’on y dénombre une centaine de langues, majoritairement issues de familles océaniennes, austronésiennes, austroasiatiques et européennes. Pourtant, l’immersion dans le quotidien urbain ne donne ni à voir ni à entendre le foisonnement linguistique1 de cette diversité. La langue française domine à l’université comme en ville (espaces médiatiques, lieux de consommation, paysage sociolinguistique). De ce point de vue, la diversité linguistique semble être réservée, voire confinée, au domaine du privé ou encore aux espaces interactionnels informels. Dans tous les cas, elle fait l’objet d’un débat continu quant à la place qu’elle devrait occuper dans le paysage langagier, dans les espaces publics ou encore à l’école.

Le statut de collectivité sui generis française2 permet d’expliquer cette distribution inégale — le français est la seule langue dotée du statut de « langue officielle » —, mais cela ne peut suffire pour rendre compte des valeurs ambigües assignées aux différences inter et intralinguistiques au sein de ce territoire.

En raison des hiérarchisations qui se jouent entre les différentes langues et variétés linguistiques en présence, il en résulte en effet une relation de « culte » et de « mépris ». En accord avec Honneth (2006), nous situons le mépris au cœur de l’expérience sociale en ce qu’il conditionne les sentiments de reconnaissance et, de ce fait, d’appartenance. Nous nous intéresserons au mépris observé sous forme de « micro-agressions linguistiques » (Razafimandimbimanana & Wacalie, 2019 ; Frain, Razafimandimbimanana & Wacalie, 2019), soit des remarques insidieuses qui, du point de vue des destinataires, sont vécues comme la subordination d’expériences sociales en raison de pratiques langagières dévalorisées.

Après une interprétation du terrain calédonien en matière de rapports sociaux aux langues, nous rendrons compte des micro-agressions linguistiques du point de vue de leur réception. En l’occurrence, il s’agit des témoignages de 57 étudiants de l’UNC (30 inscrits en Licence 2, filière Lettres ou Langues et Cultures océaniennes ; 27 étudiants en Licence 3, parcours Didactique du plurilinguisme). Une approche qualitative du matériau empirique (autoportraits et récits) permettra d’illustrer les micro-agressions linguistiques que ces étudiants assimilent à des effets méprisants. Nous verrons enfin qu’une certaine distanciation est rendue possible à l’aide de médiations artistiques.

Pour lire le texte en intégralité : https://journals.openedition.org/lidil/7477?fbclid=IwAR3QiYxBn65A7kT8L3FWVIRrSMm-HmpZoK54LDUldarNc2IdDBcKiPryeCY

Crédit photo : https://la1ere.francetvinfo.fr/nouvellecaledonie/emissions/lien

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :