Voeux pour 2026 du Cercle du Croissant

Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, une utopie est née en Nouvelle-Calédonie. L’idée un peu folle que le pays s’extirperait du rapport de force colonial grâce à l’alliance réparatrice et émancipatrice du peuple colonisé et des multiples communautés venues bon gré mal gré s’implanter dans l’archipel dans le sillage d’une colonisation qui n’avait jusque-là rien fait d’autre que de les diviser et de les opposer. L’idée d’une alliance entre tribus et descendants de bagnards et de petits colons, entre gens de la Grande Terre et Loyaltiens, entre protestants, catholiques et gens de bonne volonté, entre broussards et citadins, entre paysans et ouvriers…

Cette utopie, on le sait néanmoins, l’Etat colonisateur l’a très vite combattue.  Il lui était impossible d’accepter une décolonisation du pays, même si le peuple colonisé imaginait de s’émanciper sans briser le lien avec la France et le faisait savoir. Il lui était intolérable de voir une communauté multiculturelle prendre progressivement corps au risque de pouvoir prétendre un jour voler de ses propres ailes. Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, alors même que les Nations Unies lançaient un vaste programme de décolonisation à l’échelle de la planète, cet Etat ne se résolvait pas à la disparition de son Empire.

L’Etat fit alors ce qu’il savait faire : diviser et opposer, recoloniser, monnayer les fidélités. Il passa à son tour une alliance – avec ceux qui entretenaient la nostalgie de l’Empire, avec ceux qui pensaient à tort ou à raison que leurs intérêts économiques et financiers étaient menacés par l’émancipation du pays, avec ceux qui ne se résignaient pas à abandonner les derniers oripeaux du colonialisme et l’illusion raciste de la suprématie d’une communauté sur les autres, en premier lieu sur le peuple colonisé.

Il développa une politique d’immigration destinée à noyer démographiquement et électoralement ce peuple, démolit les bases du contrat social qui s’édifiait pas à pas entre les différentes composantes du pays, mit brutalement fin à l’autonomie de l’archipel, travailla à restaurer sa dépendance économique vis-à-vis de la « métropole », distilla une idéologie destinée à faire croire que la Nouvelle-Calédonie était trop petite pour prétendre pouvoir exister dans le monde sans la tutelle de la France…

Et de fait l’Etat a longtemps cru qu’il avait réussi à éradiquer l’utopie. Mais c’était ignorer la force de son enracinement.

Lorsque le mouvement indépendantiste émergea et commença de revendiquer la pleine souveraineté du pays, il n’abandonna pas pour autant l’utopie. Il ne renonça pas à l’idée d’unir le peuple colonisé avec les autres communautés du pays dans un avenir commun. La table ronde de Nainville-les-Roches en porte témoignage qui réaffirme la vocation conjointe du peuple kanak et des victimes de l’Histoire à la décolonisation. Et de leur côté, même les opposants les plus farouches à l’indépendance ne se sont jamais vraiment résignés à la mort annoncée de l’utopie. Sinon, comment les Accords de Matignon-Oudinot puis l’accord de Nouméa auraient-ils pu être signés et mis en œuvre ?

Mais si l’utopie est restée vivante envers et contre toutes les tentatives pour la détruire, il faut bien reconnaître qu’elle est aujourd’hui encore loin de l’emporter. 

D’abord parce que ceux qui avaient vocation à la défendre et à la faire grandir n’ont pas toujours – c’est le moins qu’on puisse dire – été à la hauteur de l’espoir mis en eux et se sont souvent laissés aller au petit jeu des intérêts particuliers, des illusions partisanes et des faux-semblants politiciens. Ensuite parce que l’Etat n’a pas encore renoncé à son emprise. En fait il a toujours su jouer avec nos fragilités morales et politiques et trouvé localement des complicités, avouées ou inavouées, volontaires ou inintentionnelles, pour maintenir sa tutelle. Enfin parce que nous tous qui vivons en Nouvelle-Calédonie nous laissons trop souvent à d’autres le soin d’imaginer notre futur plutôt que de construire par nous-mêmes notre présent. 

Si ce n’était pas le cas, aurions-nous connu une année 2024 si pleine de bruit et de fureur ? Une année 2025 si pleine de contradictions et de confusions ? Nous savons tous aujourd’hui que la Nouvelle-Calédonie doit être reconstruite et qu’il va nous falloir le faire autrement que nous l’avons fait ces trente ou quarante dernières années et que cela ne va pas se faire sans mal.

C’est pourquoi nous avons choisi pour nos vœux de ce début d’année 2026 de présenter au pays notre souhait qu’il sache retrouver en lui l’esprit de l’utopie que d’aucuns s’acharnent à tuer.

Aux partisans de l’indépendance nous souhaitons une année 2026 au cours de laquelle ils sauront à nouveau relier la revendication de souveraineté à la construction d’une communauté de destin et faire de réelles et solides propositions politiques dans ce sens. Il y va de leur crédibilité.

Aux opposants à l’indépendance, nous souhaitons une année 2026 où ils prendront sincèrement conscience qu’il ne saurait y avoir de véritable et durable communauté de destin dans ce pays sans que soit enfin abordée et discutée lucidement la question de la décolonisation. Personne dans ce pays n’a à gagner d’un pourrissement de la situation.

A la jeunesse de ce pays, nous souhaitons une année 2026 d’engagements et d’action. Ne désespérez-pas de votre pays, ne désespérez pas de l’œuvre accomplie par vos pères, mais travaillez à réveiller et à faire advenir l’utopie.

Aux multiples communautés de ce pays, nous souhaitons une année 2026 pleine de réflexions et de débats citoyens afin de commencer à rebâtir un pays qui nous ressemble vraiment.

Nous ne sommes peut-être pas l’île la plus proche du paradis, mais nous pouvons rendre cette terre habitable et clémente si nous nous unissons pour le meilleur.

A l’Etat français enfin, nous souhaitons une année 2026 au cours de laquelle ses dirigeants finiront par comprendre que décoloniser ne veut nécessairement dire rompre tout lien mais établir de nouveaux rapports de partenariat et de respect mutuel. Pour cela, il leur suffit d’un peu de réflexion et de volonté.

A tous, BONNE et HEUREUSE ANNEE 2026.

                                                                                                           12 Janvier 2026

« Le Cercle du Croissant est un groupe informel de réflexion regroupant des personnes venues d’horizons politiques et professionnels diffé  rents qui se donne pour but, en diffusant ses analyses et ses idées, d’alimenter les débats actuels sur l’avenir de la Nouvelle Calédonie. »

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