Déclaration de M. Gaston Morlet à propos de la réforme foncière en 1980

Le 2 Septembre 1980 arrivait en discussion à l’Assemblée Territoriale de la Nouvelle-Calédonie, le projet de loi du Gouvernement français sur la réforme foncière. Cette réforme foncière évoquée dans le chapitre XIII du Plan Dijoud et qui concluait ainsi: “Le règlement équitable du problème foncier calédonien est une tâche longue et ardue, pour laquelle l’Etat et le Territoire, unissant leurs efforts, auront à agir avec détermination et persévérance (…) et de façon irréversible”. Auguste Parawi Reybas, membre éminent du RPCR présidait la commission spéciale sur le sujet et avait conduit à Paris une mission sur le même thème, quelques semaines auparavant. Pourtant, ce jour-là , son propre parti politique avait fait descendre de Brousse tous ses militants opposés au projet. La salle était comble et l’atmosphère chargée d’hostilité. Relatant la séance, le lendemain, Les Nouvelles titreront à la une : « Triste séance», et parleront d’un avis favorable voté « malgré la vindicte populaire », précisant même : « On a frôlé le pugilat». Louis-José Barbançon témoignera plus tard : « Jamais je n’oublierai cette séance où sous les huées et les invectives, Gaston Morlet , commença à lire un discours que nous avions écrit ensemble. » C’est cette déclaration qui est reproduite ci-dessous.

« S’il est une date qui, a plus d’un titre, devra rester gravée dans la mémoire des Calédoniens, c’est bien celle du 2 septembre 1980.

C’est ce jour que les Calédonien auront atteint leur véritable majorité politique et fait preuve de maturité.

Majorité, car ils auront démontré qu’ils sont enfin capables de prendre leurs destinées en mains, et démontré leur capacité à diriger leur pays.

Maturité car ils auront su vaincre la peur panique qui s’empare d’eux lorsqu’ils sont affronter certains problèmes locaux, qui sont sacralisés par les mots, qui font qu’il est presque impossible de les prononcer sans craindre que la terre ne s’en trouve et que le ciel leur tombe sur la tête.

(Interruption dans le public).

La Réforme Foncière fait partie de la panoplie des mots sacrés, des mots tabous. Et pourtant: la Réforme Foncière est inscrite dans les structures de la Nouvelle-Calédonie.

Elle est inscrite dans son histoire, et nul ne peut aujourd’hui en 1980, à moins d’être de mauvaise foi, nier la colonisation et ses erreurs, et nul ne peut sans mauvaise foi, nier que les Mélanésiens ont eu à subir une réforme foncière, sans leur demander leur avis, qui les a obligé à émigrer vers d’autres terres dans des régions parfois stériles, et tout perdre en un seul jour.

Elle est inscrite dans sa géographie, et tous ceux qui ont survolé ou parcouru la Nouvelle-Calédonie sont frappés par l’étendue des terres incultes ou insuffisamment exploitées.

Elle est inscrite dans son économie par le vote de l’Assemblée Territoriale du Plan de développement à long terme, et qui est à la base de l’organisation de l’Economie Rurale.

Elle est inscrite dans l’esprit des hommes, de tous les hommes de ce pays qui ont décidé de s’installer à la terre et de vivre de la terre.

Et enfin et surtout elle est inscrite dans le coeur des hommes, et en commission spéciale de la réforme foncière, le président Reybas, le rappelait en ces termes: “Il y a dans le coeur de chaque mélanésien une cicatrice qui n’est pas encore refermée.”

Si par la Réforme Foncière, nous aidons à refermer cette cicatrice, il faut la voter et nous la voterons.

Si par la réforme foncière, nous montrons que nous assumons sans fausse honte, sans complexité et sans culpabilité, un héritage dont nous ne sommes pas responsables, mais que nous voulons rétablir au mieux des intérêts de chacun, il faut la voter et nous la voterons.

[…]

La F.N.S.C. a donc participé à l’élaboration du projet de loi, avec des positions très fortes et elle est heureuse et fière d’avoir pu faire triompher la territorialité de la réforme foncière, conçue par des Calédoniens pour des Calédoniens.

Et du même coup nous rejetons en bloc avec un souverain mépris, toutes les épithètes plus ou moins malséantes dont nous avons été abreuvés par la Presse dans les réunions ou dans les conversations privées.

Nous ne sommes ni traîtres, ni vendus.

(Tumulte dans le public la séance est suspendue. De retour dans l’hémicycle Gaston Morlet imperturbable reprend)

Nous n’avons pas de vengeance à exercer, ni de rancoeurs au fond de notre coeur. Nous ne faisons pas de politique contre quelqu’un, nous faisons une politique pour les Calédoniens.

Et nous, nous tenons compte de la spécificité calédonienne réelle, ce n’est pas pour nous un mot que nous brandissons et que nous foulons au pied par nos actes.

S’il est pris des dispositions spéciales pour l’ethnie mélanésienne, c’est que nous reconnaissons cette société, que nous savons qu’elle existe, et nous la respectons dans ses croyances, ses convictions, comme nous voulons être respectés dans nos croyances et dans nos convictions.

Nous sommes sûrs que la compréhension et l’estime réciproque solutionnent déjà à moitié les problèmes.

Nous croyons à l’évolution, mais nous ne sommes ni des totalitaires, ni des dictateurs qui imposent leur point de vue.

Nous ne nous livrerons pas ici à une étude critique au projet de loi, ceci a été fait et refait depuis des mois.

Mais nous voulons affirmer une fois encore qu’il est faux de dire que cette loi est faite pour déposséder les Calédoniens au profit des Mélanésiens, et que dans les premiers jours de son application, toutes les propriétés seront sous le coup de l’expropriation. Il suffit de lire le projet non pas en écoutant sa musique intérieure, mais de lire ce qui est et uniquement ce qui est.

Nous voulons que chacun, à sa place, contribue dans la paix civile au développement de ce territoire. Si ce que nous préconisons ne réussit pas, ce ne sont pas certes les méthodes préconisées par les extrémistes qui réussiraient. Nous disons aux Calédoniens qui aiment leurs terres, et dont nous saluons au passage, le labeur, le courage, la ténacité, de mettre toutes ces qualités au service d’une bonne cause, celle de la Calédonie.

Nous disons à ceux qui revendiqueraient, de réfléchir et de se dire que même si l’Histoire avait été autrement, ils auraient bien dû s’exproprier eux-mêmes pour construire leurs écoles, leurs dispensaires, leurs postes, etc.

Nous respectons aussi chez eux l’amour de la terre et nous comprenons leurs légitimes désirs. Nous respectons leur patience, leur hospitalité, et qu’eux aussi mettent leurs qualités au service d’une bonne cause, celle de la Nouvelle-Calédonie.

Le mois de septembre va désormais compter une date historique de plus. Hier, il y a exactement 102 ans que le chef Ataï était tué à la tête de ses guerriers.

(A ces mots, la salle se met à hurler et Gaston Morlet doit interrompre son discours.)

Aujourd’hui, 2 septembre 1980 par notre vote, nous affirmons comme le disait notre Président Jean-Pierre Aïfa à Bourail “effacer les traces du Passé, surmonter les épreuves du Présent et relever les grands défis de l’Avenir”.

Sachons faire en sorte que ce 2 septembre 1980 soit celui du Renouveau Calédonien.

Sachons faire en sorte que demain, comme l’écrivait ce matin dans la Presse, un auteur inconnu à qui j’emprunte bien volontiers ces lignes:

“Dans le respect des différences et des autres ethnies,

Ensemble bâtir, sans rien renier, notre petit pays,

Qui sera grand demain des sacrifices en commun consentis”.

Sachons faire en sorte que dès demain, dans la confiance réciproque, nous nous prenions par la main, et que nous demandions à la France, d’étudier avec nous, un statut d’autonomie réelle, qui écarte les chimères impossibles, et les intégrations irréalistes, et donne enfin à la Nouvelle-Calédonie les moyens de vivre en paix, et de construire pour nos enfants qui nous regardent et qui nous écoutent, une Calédonie exemplaire. »

Ce texte est dédié à tous les dirigeants politiques qui, à un moment de leur parcours, ont le devoir de choisir entre la démagogie et la responsabilité, entre avoir tort électoralement et avoir raison historiquement, entre avoir tort à plusieurs et avoir raison tout seul, puissent-ils ne pas flancher, rester fermes sur leurs positions et convaincre du bien fondé de leurs décisions malgré les huées, la vindicte, la mauvaise foi, les calculs, les cris et les écrits…

source : « La racine et l’horizon » de Louis-José Barbaçon (p.37-41)

Voir aussi : caledonitude.overblog.com

Photo : © Congrès NC

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