Nouméa, le grand Nouméa, vient de vivre plusieurs jours d’émeutes, d’incendies et de pillages, qui font suite à une longue et lente montée des tensions politiques dans le pays.
Le grand Nouméa et pas toute la Nouvelle-Calédonie : c’est un fait qu’il faudra un jour analyser avec lucidité et rigueur. Comme il faudra, le temps venu, poser la question des multiples responsabilités à l’origine de la situation que connaît aujourd’hui tout le pays du fait des troubles du grand Nouméa.
Mais, disons-le d’emblée, aujourd’hui n’est pas le temps de la comptabilité des raisons et des torts, des aveuglements et des rendez-vous manqués. Il est le temps d’une mobilisation collective des esprits pour envisager au plus vite la reconstruction de la paix et du lien social qui vient d’être durement éprouvé. C’est faute d’avoir pu inventer un véritable chemin de concertation au lendemain du soulèvement de 1984 qu’eurent lieu les barrages de 1988. Il importe de ne pas réitérer une telle erreur, surtout après quarante années d’avancées politiques, sociales, économiques et culturelles, car le chemin à emprunter, nous le connaissons tous, si difficile et exigent soit-il.
C’est le chemin initié par les Accords de Matignon-Oudinot signés en 1988 et poursuivi avec l’Accord de Nouméa de 1998.
C’est un chemin où, dans une recherche permanente et obstinée du consensus, toute une société et ses représentants politiques travaillent ensemble à résoudre les contentieux hérités du passé, les problèmes du présent et à inventer un futur à ses enfants. C’est un chemin où décolonisation, rééquilibrage socio-économique et donc développement, édification d’une communauté de destin et élaboration de solutions démocratiques originales ne peuvent ni ne doivent jamais être dissociés. Un chemin où les dirigeants politiques de tout bord placent ces objectifs et l’intérêt général du pays, au-dessus de leurs convictions personnelles, si légitimes celles-ci soient elles.
Un chemin où tous les habitants de ce pays doivent apprendre à combattre leurs démons intérieurs, à exorciser leurs préjugés, à conjurer leurs peurs et à refuser la bêtise que ces préjugés et ces peurs engendrent inéluctablement. Tragiquement.
Un chemin où l’Etat accepte de demeurer dans le rôle qui lui a été confié et reconnu par tous : être le garant de la paix et de la parole donnée, accompagner la société calédonienne dans sa longue et difficile gestation, faciliter le dialogue et non jouer des divisions partisanes, préserver le pays des interférences politiques métropolitaines et de contraintes institutionnelles qui risquent d’enrayer un processus dont tout le monde sait qu’il peut être long et encore semé de nombreuses embûches.
Un Etat qui sait que la Nouvelle-Calédonie a besoin de la France et de sa bienveillance, mais aussi que la Nouvelle-Calédonie n’est pas la France – ou à tout le moins cette France hexagonale qu’on dit métropolitaine – et qu’il faut l’aider à accoucher de son avenir à elle, dans la paix et la concertation.
Mais pour être à même de revenir sur le chemin des Accords de Matignon-Oudinot et de l’Accord de Nouméa et d’en tracer les prochains tronçons, il va nous falloir à tous faire preuve d’humilité, d’honnêteté morale et intellectuelle et de responsabilité.
Humilité dans nos rapports les uns avec les autres afin de ne pas exacerber nos susceptibilités mutuelles et de ne pas envenimer des blessures qui vont demeurer vives quelques temps encore.
Honnêteté morale et intellectuelle pour revenir à la table des négociations et y mettre non des mensonges, des demi-vérités, des oukases, des menaces ou des exigences, mais plus modestement des attentes, des besoins, des espérances.
Responsabilité enfin, afin de tout prendre de ce qui aura été mis sur la table avec humilité et honnêteté, d’accepter de tout entendre et d’ouvrir un dialogue qui ne soit pas truqué et falsifié.
Oui, nous connaissons le chemin et nous avons le devoir impérieux d’y revenir et, tous autant que nous sommes, là où nous sommes d’œuvrer à la relance du dialogue.
L’Etat en premier lieu qui doit admettre que l’heure n’est effectivement plus au dégel du corps électoral, mais au retour de la paix et de l’ordre public. L’Etat qui doit en toute urgence envoyer, comme beaucoup l’y invitent, une mission du dialogue en Nouvelle-Calédonie, composée de personnalités politiques et civiles de tous bords, respectées pour leur probité et leur modération. La paix ne nait pas seulement du retour à l’ordre, celui-ci doit impérativement s’accompagner d’une relance des échanges et de la concertation. En leur temps, les méthodes Rocard et Jospin ont fait leurs preuves. Elles doivent rester notre meilleure source d’inspiration.
Lorsque les troubles auront cessé, l’Etat va aussi devoir admettre qu’il n’est pas seulement un arbitre en Nouvelle-Calédonie et qu’il a une part prépondérante à jouer pour redonner un avenir au pays, et de l’espoir à une partie de sa jeunesse aujourd’hui désespérée. Il ne s’agit pas de lui demander une énième fois de battre sa coulpe. Sur ce sujet, l’essentiel a été dit dans le préambule de l’Accord de Nouméa. Il s’agit seulement que l’Etat admette que le pays, dès lors que l’on veut bien considérer l’ensemble de ses habitants, sans exclusion, leurs aspirations et l’intérêt général, a moins besoin d’être dans la France qu’avec elle, et ce, tant qu’elle continuera effectivement de veiller au respect de la parole donnée et à la poursuite de l’oeuvre d’émancipation amorcée il y a quarante ans. Mais pour ce faire, l’Etat va devoir faire ce qu’il n’a jamais fait jusqu’à présent.
On ne peut pas être à la fois juge et partie, mais on peut être un médiateur et un arbitre accepté et reconnu dès lors que l’on avoue sincèrement quels sont ses intérêts à vouloir demeurer dans le pays et plus largement dans le Pacifique sud. Ses intérêts, tous ses intérêts à être dans cette partie du monde. Car c’est à cette seule condition qu’on pourra collectivement voir comment ces intérêts peuvent se conjuguer avec les intérêts calédoniens, avec la vocation de tous les Calédoniens à devenir une authentique société, une authentique communauté de destin.
Cette vérité, l’Etat la doit au pays. L’idée de Michel Rocard était qu’en Nouvelle-Calédonie, on pouvait cesser d’opposer tout ce que l’histoire n’avait cessé d’opposer, que les intérêts et les espoirs de tous pouvaient se conjuguer, qu’il n’y avait pas obligatoirement d’incompatibilité entre décolonisation, rééquilibrage socio-économique, démocratie et communauté de destin, que l’on avait toujours le choix de sortir des sentiers battus et que les principaux obstacles à l’avenir étaient ceux qu’on se mettait soi-même.
Cette vérité, l’Etat la doit au pays car le pays va en avoir besoin pour se reconstruire.
Cercle du Croissant 17/05/2024












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